Pourquoi l’Etat soutient bien les commandes export d’Airbus... mais ne met pas vraiment 3,5 milliards d'euros sur la table

Soutenir les industriels de l’aéronautique en volant au secours de ses clients, c’est le principe du dispositif de soutien à l’assurance-crédit export du plan aéronautique. C’est clé pour que les commandes d’Airbus ne s’effondrent pas avec la déroute des compagnies aériennes. Mais comment fonctionne le mécanisme et entraîne-t-il tout de suite une dépense de 3,5 milliards d'euros de l’Etat, comme l’affirmait Bruno Le Maire dans la présentation du plan de soutien annoncé le 9 juin ? Pas franchement.

 

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Famille d'appareils 50 ans Airbus
Pour le gouvernement, il faut soutenir non seulement les industriels français et en particulier sa tête de pont Airbus, mais surtout ses clients : les compagnies aériennes.

Lors de la présentation du plan aéronautique, le 9 juin, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a réaffirmé, le rôle clé de la filière. Pas question de voir s’écrouler une des industries d’excellence de la France et surtout ses 34 milliards d’excédents commerciaux. Pour cela, il faut soutenir non seulement les industriels français et en particulier sa tête de pont Airbus, mais surtout ses clients : les compagnies aériennes.

Ce sont elles qui sont touchés de plein fouet par l’écroulement du trafic aérien. L’idée est donc de sécuriser leurs trésoreries et d’assurer une continuité du financement des avions. Comment le système va-t-il marcher? L’Etat va-t-il mettre directement de l’argent sur la table comme l’a affirmé Bruno Le Maire, en parlant de 1,5 milliard d'euros pour un moratoire de remboursement et de 2 milliards d'euros pour une hausse des garanties de Bpifrance assurance export et un report des remboursement à 18 mois? Ce n'est pas le cas.

Eviter les annulations  de commande

"Les compagnies n’ont plus de rentrées et des frais fixes qui courent, l’idée c’est de leur faire économiser du cash" explique Pascale Lefèvre responsable grands comptes chez Bpifrance Assurance export. La trésorerie des compagnies est le point névralgique pour que les cadences d'Airbus puissent remonter. Dans les ventes d’avions, les assureurs-crédit publics (comme Bpifrance assurance export pour la France) et les assureurs-crédits privés jouent un rôle clé puisque en cas de défaut de la compagnie, les banquiers se retournent vers les assureurs-crédits pour récupérer leur mise. Personne n’achète un avion comptant ou à crédit sans garantie et la durée de remboursement est en général sur 12 ans.

Donc, pour soulager la trésorerie des compagnies, la première décision est de proposer un moratoire sur les remboursements d’avions déjà livrés qui donnent lieu à des remboursements, en général sur un rythme trimestriel.

"Toutes les compagnies aériennes pourront reporter ces remboursements de 12 mois. Cela représente un coût en trésorerie pour l’Etat de 1,5 milliard d’euros et un gain en trésorerie pour les compagnies aériennes de 1,5 milliard d’euros"  a déclaré Bruno Le Maire lors de la présentation du plan aéronautique.

En réalité, il n’y a pas de sortie de trésorerie pour l’Etat. Il ne va pas se substituer aux compagnies et rembourser à leur place les banques prêteuses. Ce sont les banques créancières qui vont rééchelonner l’échéancier en reportant de 12 mois le paiement du principal tandis que les intérêts, eux, courront toujours. Bpifrance assurance export continuera d’assurer les prêts des avions qu’elle a dans son encours, et a décidé de ne pas facturer de surprimes sur les Airbus. A ce stade, si les compagnies vont bien bénéficier d’une bouffée d’oxygène de 1,5 milliard, il n’y a pas de trésorerie à sortir pour l’Etat, mais une prise de risque accrue du soutien de la filière aéronautique, sur engagements déjà en portefeuille. Bercy et Bpifrance ont joué un rôle clé pour mettre autour de la table les banquiers, les assureurs-crédits, les compagnies en coordination avec l'Europe.

 assurer les commandes futures

Il faut éviter un assèchement du financement des avions. La première décision est d’utiliser plus largement pour le secteur de l’aéronautique les garanties de crédit que Bpifrance Assurance export gère pour le compte de l’Etat. Jusqu’à maintenant, le secteur aéro faisait peu appel aux garanties publiques car avec un trafic en hausse, les compagnies trouvaient facilement à assurer leur financement auprès d’assureurs crédit privés. "Aujourd’hui avec des notes de crédit dégradées, la garantie publique va être beaucoup plus sollicitée pour assurer les financements bancaires. En 2019, sur toute l’année nous n’avons garanti que 7 avions. Nous pensons qu’en six mois, nous allons faire plus que ce que nous avions réalisé dans les deux dernières années", témoigne François Lefebvre, directeur général de Bpifrance Assurance export. Elle vient ainsi déjà d’assurer ce printemps le financement de 10 avions pour la compagnie Pegasus Airlines aux côtés des assureurs-crédit qui opèrent pour les Etats britannique et allemand. Bpifrance Assurance export a deux dossiers de compagnies au programme de sa prochaine commission des garanties, une réunion qui se tient tous les quinze jours. Le montant d’encours de prêts que Bpifrance peut encore garantir est de 40 milliards (elle en a 70 milliards en stocks). "On est loin de la limite" estime François Lefebvre. Cela laisse de quoi venir. Pour l’instant, il n’a pas été décidé de remonter ce plafond qui est fixé par le Parlement. Donc il n’y a pas non plus de décaissement supplémentaire particulier à prévoir.

Le second levier pour continuer à financer les nouvelles commandes est plus une proposition qu’une décision. Il s’agit de revoir d’ici juillet prochain, l’accord sectoriel sur les crédits à l’exportation des aéronefs civils de l’OCDE (agréé par dix signataires : l’Australie, le Brésil, le Canada, la Corée, les États-Unis, le Japon, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, la Suisse et l’Union Européenne). Celui-ci a instauré comme règle, pour une compétition juste, que les avions commencent à être rembourser à six mois. Bruno Le Maire a déclaré : "Nous proposons à l’Union européenne de porter au sein de l’OCDE un assouplissement de tous les nouveaux achats d’avions Airbus. Les compagnies pourront attendre jusqu’à 18 mois avant de commencer à rembourser leur crédit à l’exportation, au lieu des 6 mois habituels. 18 mois au lieu de 6 mois, c’est un effort de trésorerie de l’Etat de 2 milliards d’euros, au minimum."

Pour pertinente que soit la proposition dans le contexte, là encore, on comprend mal en quoi consiste l’effort de trésorerie de l’Etat. Ce sont les banques qui vont allonger la maturité de leurs plans de financement, en calculant les nouveaux intérêts afférents au délai supplémentaire, les assureurs-crédits publics européens vont aussi monter leur prime de garantie avec l’allongement des durées. Certes l’assureur-crédit de l’Etat français prend un risque. En cas de défaut de paiement, si les garanties sont appelées, c’est lui qui réglera les prêts comme l’exige son métier. "On ne peut exclure des pertes, mais si tout se passe bien et que les compagnies acheteuses retrouvent la santé, et remboursent leurs crédits, cette mesure serait neutre pour la trésorerie de Bpifrance export et donc de l'Etat", éclaire François Lefebvre. Dans cette seconde hypothèse, cela pourrait même rapporter un peu d'’argent via le montant des surprimes.

Au final, deux bonnes nouvelles et une incertitude

Personne n’a intérêt à ce que les compagnies aériennes fassent faillite, ni Airbus et ses sous-traitants qui se retrouveraient avec des avions sur les bras et en rade de clients, ni les banques qui perdraient un gros secteur de  financements, ni les assureurs-crédits privés ou publics comme Bpifrance assurance export ou ses homologues européens qui paieront la note. Au final, dans la stratégie de l’Etat, il y a deux bonnes nouvelles et surtout beaucoup d’incertitude. Non, l’Etat ne va pas sortir 3,5 milliards d'euros tout de suite, oui les compagnies aériennes vont bien préserver leur trésorerie dans cette passe difficile. En revanche, si les remboursements de tous les avions (ça fait beaucoup) qui vont être assurés par Bpifrance assurance export ne sont pas honorés, la facture pourrait s’élever à 2 milliards d'euros. Ce n’est pas au-delà de l’encours de garantie qui était déjà autorisé à Bpifrance.

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