L'Usine Nouvelle - Le quantique apparaît comme la prochaine grande vague de disruption. Comment Thales l’appréhende-t-il ?
Bernhard Quendt - Il y a plusieurs grandes ruptures. Après celle de l’intelligence artificielle, la prochaine grande vague sera le quantique. C’est un domaine très large : on distingue les capteurs quantiques – très importants dans l’activité de Thales –, les communications et le calcul. Le marché attendu est estimé par McKinsey à plus de 100 milliards de dollars à l’horizon 2040. Il sera dominé par le calcul, suivi par les communications et les capteurs à niveau à peu près égal. Les ordinateurs quantiques sont voués, à terme, à complémenter, voire à remplacer, les ordinateurs classiques. C’est donc une innovation majeure.
Thales a été l’un des premiers industriels à se positionner sur les capteurs quantiques...
Nous sommes actifs dans les trois axes. D’abord les capteurs, bien sûr, car une grande partie de nos affaires en dépend : les radars, les magnétomètres ou encore les sonars. Nous travaillons aussi sur la sécurisation des communications par les technologies quantiques, par voie terrestre et satellitaire. Pour ce qui est du calcul, Thales ne cherche pas à développer un ordinateur quantique, mais à fournir des technologies dites habilitantes que nous maîtrisons en interne, comme la cryogénie, les technologies lasers, celles du vide, les radiofréquences… Nous avons par ailleurs été l’un des premiers industriels à lancer un hackathon quantique en interne, qui a rassemblé une vingtaine d’équipes venant du Canada, de France, du Royaume-Uni, d’Allemagne et de Singapour, pour apporter des solutions, avec des algorithmes quantiques, à des problématiques que nous avions identifiées. Un certain nombre d’entreprises restent dans l’observation. Nous avons choisi d’agir, de nous approprier le sujet, de nous préparer et de monter en compétences.
Thales déploie les grands moyens
Une centaine de collaborateurs travaillent sur les technologies quantiques
Près de 10 millions d’euros sont dépensés annuellement dans le quantique
Quatre laboratoires, en collaboration avec des partenaires académiques, sont dédiés à ces sujets quantiques
Quelque 50 brevets ont été déposés les deux dernières années dans le quantique
(Source : Thales)
Pourquoi se positionner si tôt ?
Des investissements massifs sont déployés sur le sujet, les fonds dirigés vers les start-up du calcul se comptent en centaines de millions d’euros. Cela nous donne l’espoir que la technologie arrive plus tôt que prévu à maturité. L’informatique quantique demande une conception totalement différente des algorithmes, elle-même source de valeur ajoutée. Ainsi, un algorithme qui a été pensé quantique peut accélérer d’un facteur 2 ou 3 un calcul par rapport à un algorithme classique, même en le faisant tourner sur un calculateur conventionnel. Ce n’est pas encore la suprématie quantique, mais cela donne un avant-goût de la valeur ajoutée que pourrait apporter un grand calculateur. Pour se préparer, toutes les divisions du groupe ont identifié des cas d’usage propres à leur activité. C’est à l’image de notre stratégie : le transfert de la recherche scientifique vers des activités réelles. L’arrivée du calcul quantique est la grande question. Nous pourrions attendre dix à vingt ans l’arrivée d’un calculateur de 2 000 qubits, mais je suis persuadé qu’il est plus sage d’identifier dès aujourd’hui des cas d’usage pour préparer le futur. Les algorithmes et la simulation quantique sont déjà utiles et cela permet de monter progressivement en compétences.
Peut-on dire que la France et l’Europe sont en avance ? Les moyens déployés sont-ils suffisants ?
Tout est en place pour que l’on prenne de l’avance. Évidemment, il y a beaucoup d’investissements en face, notamment côté défense aux États-Unis. C’est d’ailleurs un secteur sur lequel nous sommes prêts à faire des propositions au gouvernement pour pousser la technologie. La Chine, elle, a depuis longtemps investi les communications quantiques. Mais je suis certain que nous avons tous les ingrédients pour être au moins au même niveau qu’eux. On souhaite toujours avoir davantage d’investissements… Mais cette course n’est pas qu’une question de budget, elle repose aussi sur l’accès aux têtes les plus brillantes. Et nos laboratoires sont pleins des meilleurs scientifiques.
Les questions de souveraineté sont souvent au cœur des technologies quantiques...
Nous sommes aujourd’hui dans une phase d’industrialisation de nos technologies quantiques pour les sortir des laboratoires. Une démarche qui combine notre excellence scientifique et notre activité industrielle. Dans ce cadre, la souveraineté, la maîtrise de notre chaîne de valeur et de nos composants est notre priorité. Nous regardons ce qu’il faut pour construire un produit et nous faisons attention à maîtriser les technologies mises en œuvre, les composants nécessaires et nous nous assurons d’avoir un écosystème souverain. Nous menons une analyse méticuleuse de nos besoins pour identifier ce que nous développons nous-mêmes et ce que nous confions à des partenaires.
Envisagez-vous de commercialiser les technologies habilitantes que vous concevez en interne ?
Nous nous préparons à être un fournisseur de ces technologies, qui sont indispensables, même si nous les développons avant tout pour notre propre usage. Plus on avance vers un produit, plus il est important de se spécialiser. Nous avons donc des partenariats sur l’amont ainsi que sur l’industrialisation pour créer notre chaîne d’approvisionnement. C’est peut-être tôt, car nous venons de lancer notre stratégie d’industrialisation, mais nous cherchons déjà à identifier des partenaires de référence pour aller vite.
Nous avons fait des capteurs quantiques une question stratégique.
À quel horizon voyez-vous arriver les premiers usages des nouvelles technologies quantiques ?
Nous sommes sûrs que les capteurs arriveront sur le marché d’ici trois à cinq ans. Idem pour les communications, notamment la cryptographie par distribution de clés quantiques. Il faudra attendre un peu plus longtemps pour l’internet quantique, qui demandera de transporter des qubits pour mettre en relation plusieurs calculateurs. Mon rêve est que Thales soit le premier européen à commercialiser une antenne supraconductrice, qui permet de capter des champs magnétiques de manière extrêmement précise et dont la taille ne dépend pas de la fréquence qu’elle doit capter – contrairement aux antennes actuelles, qui peuvent mesurer de un décimètre à plusieurs mètres. Nous espérons lancer ce produit d’ici à cinq ans, mais je connais les obstacles qui s’annoncent sur la voie de l’industrialisation. C’est une réelle motivation pour les équipes de voir ce passage de la recherche à la construction d’un produit. Nous avons la science, les besoins, les cas d’usage, les meilleurs experts, les laboratoires, le soutien de la direction, l’écosystème de recherche avec les universités, le CNRS… C’est ce qui attire les jeunes talents, qui voient Thales comme «the place to be» pour le quantique.
Aurez-vous les clients pour ces nouveaux produits ?
Nous avons fait des capteurs quantiques une question stratégique. Nous avons regardé précisément où sont les marchés et où sont nos compétences, parmi une vingtaine de technologies. Nous nous sommes focalisés sur trois technologies et deux utilisations : les antennes et magnétomètres d’un côté, les centrales inertielles de l’autre. Nous sommes sûrs de trouver un marché, pour voler sans soutien de navigation satellite ou dans une situation brouillée, par exemple. Cela reste un pari, mais un pari que nous essayons de gagner.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3722 - Septembre 2023



