Environ 64 kilomètres de blindés menaçants, prêts à mener l'assaut contre la ville de Kiev. Fin février, plusieurs images de l'entreprise américaine Maxar Technologies ont dévoilé l'existence d'un immense convoi russe, permettant au monde de se rendre compte de l'ampleur du conflit qui attendait l'Ukraine. D'une précision remarquable, ces clichés semblent avoir été pris depuis un avion de guerre ou un drone, mais proviennent en réalité... de l'espace. Chaque jour, des centaines de satellites scrutent les moindres recoins de notre planète, offrant parfois des images d'une résolution de seulement quelques dizaines de centimètres par pixel. Une technologie hautement stratégique, sur laquelle les armées misent de plus en plus.
Parfum de guerre froide
« Face au contexte de guerre de l'information, les gouvernements ont pris conscience de l'importance de disposer de ce type de capacités, atteste Gaspard Schnitzler, chercheur à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) spécialisé sur les questions de défense européenne. Les images satellitaires fournissent de précieux renseignements aux armées : elles peuvent par exemple aider à anticiper des attaques, à évaluer les dégâts après des destructions d'infrastructures et à suivre des mouvements de réfugiés ».
Comme le souligne Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, cela fait en réalité bien longtemps que les militaires s'intéressent de près au sujet. « Dans les années 50, en pleine guerre froide, la nécessité de s'informer sur l'état des arsenaux balistiques nucléaires adverses est même l'une des raisons qui a donné naissance à la conquête spatiale », rappelle-t-il. Les satellites espions ont en partie remplacé la surveillance aérienne, déjà source de multiples problèmes diplomatiques, et participent ainsi activement au jeu de la dissuasion.
Un marché convoité par le privé
Plusieurs facteurs expliquent le retour des images satellitaires sur le devant de la scène. Tout d'abord, le changement de paradigme engendré par l'ouverture progressive du domaine spatial aux entreprises privées. Jusqu'aux années 90, ces clichés fort utiles étaient l'apanage des institutions gouvernementales et restaient la plupart du temps confidentiels. Mais, attirées par le potentiel commercial du secteur, plusieurs sociétés ont profité de la baisse des coûts des lancements pour envoyer leurs propres satellites en orbite. Un pari judicieux, car les leaders de la filière proposent aujourd'hui des services à même de faire rougir bon nombre d'agences spatiales.

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Sans surprise, les champions de cette filière sont américains. Maxar Technologies, Planet Labs, Capella Space, BlackSky... Ces start-up possèdent toutes leur propre constellation et travaillent main dans la main avec les armées, même si leurs images servent également à la protection de l'environnement, au développement agricole et à la planification urbaine. L'Europe peut de son côté compter sur Airbus Defense and Space, bien positionné sur ce marché prometteur grâce à sa constellation Pléiades Neo. Celle-ci est capable d'offrir une résolution de 30 cm par pixel. Elle représente déjà pour le groupe quelques centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires par an, une rentrée d'argent qu'il espère doubler d’ici à cinq ans.
Disposer d’images satellitaires est une chose, mais savoir les exploiter en est une autre. Face à la multiplication des satellites d’observation, les analystes militaires croulent littéralement sous les données. A eux seuls, les 200 satellites de Planet fournissent chaque jour plus de trois millions d'images. Pour en tirer le meilleur parti sans avoir à décupler les recrutements, de plus en plus de start-up mettent en avant leur solution miracle : de puissants algorithmes dopés à l'intelligence artificielle. Identifier des formes, les dénombrer, comparer instantanément deux clichés pris à des moments différents... Cette technologie s'avère une arme redoutable lorsqu'il s'agit de repérer les moindres petits détails permettant de prendre l'avantage sur un champ de bataille.
L’armée attend CSO-3
Mais si les militaires sollicitent aujourd'hui fréquemment ces sociétés privées, telles que la pépite tricolore Preligens, il ne faut pas croire pour autant qu'ils sont devenus complètement dépendants. « L'armée française veut garder un minimum de moyens propres, car elle sait que l'espace est aujourd’hui une source d'information majeure et que les images satellitaires constituent un enjeu de souveraineté », confirme Xavier Pasco. Pour lui, « la France reste l'une des nations leaders en ce qui concerne les satellites d'observation », et plus particulièrement dans les capteurs optiques, qui livrent des images très précises, semblables à des photos. L'Allemagne est pour sa part spécialiste des capteurs radars, qui transmettent des images plus difficiles à interpréter, mais ont le privilège de « voir » de jour comme de nuit, et même à travers les nuages.
En la matière, l'excellence française est symbolisée par les satellites CSO. Fabriqués par Airbus Defense and Space et Thales Alenia Space dans le cadre du programme d'armement MUSIS (système multi-national d'imagerie spatiale pour la surveillance, la reconnaissance et l'observation), ces bijoux technologiques doivent succéder à la gamme précédente, Hélios. Les deux premiers ont été lancés avec succès en décembre 2018 et en décembre 2020, mais le déploiement du dernier appareil subit les conséquences de la guerre en Ukraine. L'indisponibilité des lanceurs Soyouz a poussé le ministère des Armées à privilégier la fusée européenne Ariane 6, qui ne sera pas opérationnelle avant la fin de l'année 2022. Initialement prévue pour cette période, la mise en orbite de CSO-3 devrait accuser un retard d'un an.
Lutter contre la désinformation
Qu'elle relève de la sphère publique ou du privé, l'imagerie satellitaire au sein du secteur de la défense devrait encore gagner en importance dans les années à venir. « Les données sont devenues le nouveau pétrole, résumait récemment le PDG de Planet, Will Marshall, lors d'une interview accordée à la chaîne américaine CNBC. A la différence près qu'on ne peut utiliser un litre d'or noir qu'une seule fois, quand une même image peut mener à de multiples applications ». Face à cet atout, Xavier Pasco prédit déjà « un suivi permanent de la Terre par l'infrastructure spatiale ».
Au-delà de l'aspect purement opérationnel, les images satellitaires peuvent aussi devenir un puissant outil... auprès de l'opinion publique. Publiés début avril, d'autres clichés capturés par Maxar ont permis de prouver que des massacres avaient bien été commis dans la ville ukrainienne de Boutcha, contrairement à ce qu'affirmait la version officielle du Kremlin. « Nous sommes dans une époque où la désinformation peut nous amener à croire n'importe quoi, regrette Gaspard Schnitzler. Ces images ont le pouvoir de valider ou d'invalider des théories, en fournissant des preuves irréfutables ».



