C’est sûrement l’entreprise la plus discrète du secteur de la défense tout en étant l’une des plus critiques. De qui s’agit-il ? TechnicAtome. Elle joue un rôle unique dans la BITD, la base industrielle et technologique de défense française. L’entreprise conçoit et fabrique des réacteurs de propulsion nucléaire destinés à être embarqués et le plus compacts possible afin de répondre aux exigences de la Marine nationale.
Sans ces réacteurs, les sous-marins tricolores ne bénéficieraient de la discrétion acoustique leur permettant de réaliser leurs missions sans se faire repérer, le porte-avions Charles de Gaulle n’aurait pas cette endurance à la mer qui lui permet de faire le plein de combustibles tous les dix ans seulement au moment de ses grandes phases de maintenance…
Ces derniers mois ont encore confirmé le rôle essentiel de TechnicAtome. En décembre 2020, lorsque le président de la République, Emmanuel Macron, a rendu public son choix d’équiper d’une propulsion nucléaire le porte-avions de nouvelle génération (PANG), l’industriel s’est vu confié la conception et la réalisation de ses chaufferies nucléaires. En février, à l’occasion du lancement d’une nouvelle phase d’étude du programme des SNLE de troisième génération, des sous-marins porteurs des missiles nucléaires, la ministre de la Défense Florence Parly l’a retenu comme l’un des fournisseurs critiques aux côtés de Naval Group.
14% de rentabilité en 2020

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Ces bonnes nouvelles pour l’industriel interviennent alors que le Suffren, premier de série de la famille des sous-marins nucléaires d’attaque Barracuda, a réussi en 2020 ses essais en mer. Un succès qui ouvre le chemin à la production et la mise en service de chaudières supplémentaires pour équiper les cinq autres sous-marins Barracuda.
copyright TechnicAtome (Le porte-avions embarque l’énergie nécessaire pour dix ans, ce qui lui permet de limiter les ravitaillements à la mer aux seuls vivres, munitions, et carburant des avions. Crédit photos: TechnicAtome)
Grâce à cette conjoncture exceptionnelle de ces trois programmes, "l’activité va être croissante pendant la décennie qui vient", explique Loïc Rocard, le PDG, à l’occasion d’une des rares conférences de presse organisées par le groupe début avril. La société va devoir livrer dix à quinze réacteurs dans les trente ans qui viennent, soit environ un réacteur tous les deux ou trois ans. Pour TechnicAtome, sorti en 2017 du giron du groupe Areva, c’est la preuve de la validité et de l’efficacité de son modèle d'entreprise autonome, d’autant plus qu’elle affiche une insolente rentabilité de près de 14% pour son dernier exercice.
Les avantages de la propulsion nucléaire
Grâce à TechnicAtome, la France dispose d’un savoir-faire rare. Avec elle, seuls les Etats-Unis et la Russie sont totalement autonomes pour propulser leurs sous-marins à l’énergie nucléaire. Ce type de propulsion procure deux atouts majeurs. Un tel sous-marin n’a pas besoin de remonter régulièrement à la surface, ce qui trahirait sa présence, car la production d’énergie nucléaire ne nécessite aucun apport d’oxygène et n’émet pas de CO2. Et par ailleurs, il dispose d’une autonomie quasiment illimitée, 1 g d’uranium 235 permettant de produire plus d’énergie qu’une tonne d’hydrocarbures !
Les sous-marins français étant plus compacts, leur système de propulsion l’est également. Les chaudières conçues par TechnicAtome capables de dégager une puissance de l’ordre de quelques dizaines de KW, doivent tenir dans un tronçon de sous-marin, soit l’équivalent d’un cylindre d’une dizaine de m de long et d’environ 10 m de diamètre.
Les autres pays ont du mal à suivre. Le Royaume-Uni, grâce à Rolls-Royce, produit aussi ses propres chaudières mais a besoin du soutien américain. La Chine est en phase de montée en puissance tandis que l’Inde et le Brésil ont encore du chemin devant eux avant de pouvoir rejoindre ce club très restreint.
Un produit de l'aventure nucléaire française
L’histoire de Technic Atome se confond avec celle de la dissuasion nucléaire française. "TechnicAtome est un produit de l’aventure nucléaire française de l’immédiat après-guerre", souligne Loïc Rocard. Depuis bientôt 50 ans, l’entreprise accompagne les programmes militaires nucléaires français. Elle a été créée en 1972, constituée par des équipes issues du CEA (commissariat à l’énergie atomique) spécialisées dans les chaufferies de propulsion nucléaire navales de petite taille à eau pressurisée. La France vient alors de lancer son plan pour la construction de 56 réacteurs nucléaires d’EDF. Cette même année, le Redoutable, le premier sous-marin français lanceur de missiles nucléaires, réalise sa première patrouille.
En 2017, elle est sortie du giron d’Areva. Son capital est solidement verrouillé, détenu par l’Etat français (50,3%), le CEA (20,3%), Naval Group (20%) et EDF (9%). Encore aujourd’hui, l’histoire de l’entreprise se confond avec l’atome. "Nous sommes 100% un acteur de l’industrie nucléaire. Nous ne faisons pratiquement rien du tout qui ne soit pas relié au nucléaire", explique son PDG.
Une ETI du nucléaire
TechnicAtome est aussi une entreprise atypique dans son domaine. Avec un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros en 2020 (dont 80% dans le secteur de la défense) et 1 700 salariés, son patron la présente comme une ETI (entreprise de taille intermédiaire) du nucléaire. C'est environ 100 fois moins d’EDF, 10 fois moins que Naval Group, et 5 fois moins que Framatome. "Et pourtant, dans le nucléaire, aucun n’a un spectre aussi varié que le nôtre, qui va de la conception de chaufferie, à l’exploitation, la maintenance", explique Loïc Rocard. La société revendique sa double compétence, à la fois comme ingéniériste et industriel. Ses techniciens et ingénieurs font aussi bien des plans de calculs de conception qu’ils assurent la fabrication de leurs propres cœurs nucléaires.
Loin l’idée toutefois de faire tout, tout seul. "50% de la valeur ajoutée de nos chaufferie proviennent de nos partenaires", précise le dirigeant. TechnicAtome s’appuie sur 200 entreprises quasi exclusivement françaises vu la sensibilité de son activité.
5 à 10 ans pour former un spécialiste
Avec ses nouvelles commandes pour la Marine nationale, TechnicAtome se retrouve face à un défi industriel de taille. L’entreprise vient de se doter d’une nouvelle direction des programmes neufs, forte de 150 personnes pour tirer le meilleur parti de ses capacités industrielles et des outils informatiques (maquette numérique, salles de réalité virtuelle, PLM…). Le point le plus critique reste celui des compétences. L’entreprise a fait ses calculs : avec les trois grands programmes (porte-avions, sous-marins Barracuda, SNLE 3G), il lui faudra mobiliser de l’ordre de 1 000 équivalents temps plein sur les dix prochaines années ! Un défi pour une société qui compte en fait à peine 1 700 collaborateurs.
copyright TechnicAtome (L'activité de TechnicAtome repose sur des compétences pointues: spécialiste en procédés nucléaires, concepteurs d’équipements mécaniques, développeurs de systèmes de contrôle-commande…)
Et difficulté supplémentaire, ces experts de l’atome (spécialiste en procédés nucléaires, concepteurs d’équipements mécaniques, développeurs de systèmes de contrôle-commande…) ne se trouvent pas au coin de la rue. "Certaines de ces spécialités nécessitent cinq à dix ans pour pouvoir les acquérir. On doit se projeter en avant sur les besoins pour les dix prochaines années pour pouvoir adapter nos programmes d’embauches et de formation", précise Bernard Gauducheau, directeur de l'activité des réacteurs de défense.
L’entreprise a lancé un programme d’embauches avec le recrutement de plus de 100 collaborateurs chaque année. En 2021, elle compte embaucher 150 ingénieurs et techniciens soit près de 10% de son effectif qui sera alors porté à 1 800 salariés en fin d’année."Nous avons l’impérieux devoir d’entretenir nos compétences en transférant le savoir-faire de nos anciens vers nos jeunes et cette noria fonctionne depuis 50 ans", explique par ailleurs Loïc Rocard.



