La prouesse technique réalisée par la NASA et ses partenaires européen et canadien avec le succès du lancement du nouveau télescope spatial James Webb est historique. Un bond à des milliards d’années-lumière du présent est désormais possible, pour aider à comprendre des questions existentielles des origines de l’univers.
25 ans et 10 milliards de dollars
On ne peut que se réjouir de cette avancée scientifique majeure. Elle met aussi en lumière le savoir-faire européen avec ArianeGroup qui a su adapter le design existant d’Ariane 5 pour pouvoir mettre en orbite le projet le plus ambitieux des États-Unis depuis des décennies. Mais pour que cette avancée collective et scientifique majeure voie le jour, il a fallu attendre 25 ans – non semés d'embûches – et dépenser 10 milliards de dollars. Une période qui a été aussi marquée par une transformation sans précédent du secteur spatial. Facilité par les autorités américaines, le secteur s’est en effet progressivement ouvert aux entreprises privées américaines.
SpaceX, qui n’existait pas à la naissance du projet James Webb, est né au début des années 2000. De la vision de son créateur Elon Musk attirant les meilleurs talents, l’entreprise a cassé les codes traditionnels de cette industrie en innovant de manière disruptive, notamment grâce à une approche "test and learn” poussée à l’extrême. Avant d’atteindre la maturité, Falcon 1, Falcon 9 et Starship auront été précédés de nombreux échecs, illustrant bien la volonté de SpaceX : “test it until it breaks”. Cette approche agressive, poussée par une volonté de servir des objectifs marchands à la différence de la recherche scientifique, a permis de réduire de manière significative les coûts de lancement et d’opérations du secteur.
Impact sur l'économie circulaire du secteur
Tout comme les GAFA ont révolutionné l’économie du numérique, les acteurs privés qui suivent les mêmes superpouvoirs bousculent ce marché du spatial. Qui aurait imaginé qu’en seulement 15 ans, un acteur entrant sur le marché aurait réussi à développer des têtes de fusée réutilisables ? En 2015, SpaceX l’a fait.
Et si cette innovation a été pensée résolument dans un objectif business de réduction des coûts, elle aura indubitablement aussi impacté de manière positive l’économie circulaire du secteur. Bien qu’en retard de 7 ans sur SpaceX, le leader européen “semi-public” ArianeGroup s'apprête à lancer en 2023 Ariane 6, dont une partie de la fusée sera réutilisable, et dont le coût de lancement devrait être inférieur de 40% à celui d’Ariane 5.
Une nouvelle ère d'innovations
En faisant appel de façon croissante au secteur privé pour des missions traditionnelles de mise en orbite (lancement de satellites, ravitaillement ISS), la NASA a ainsi pu se concentrer sur des projets stratégiques d’exploration et d’exploitation, pour lesquels ses partenaires de choix restent les acteurs historiques du spatial. Après le lancement de James Webb, c’est d’ailleurs aussi Ariane 6 qui a été choisie par la NASA pour ramener les échantillons martiens en 2031 de la mission Persévérance.
Non sans poser des questions sur les enjeux à la fois environnementaux (pollutions terrestre et spatiale) et géopolitique (souveraineté), l’ouverture du spatial au privé par les États-Unis – l’Europe étant toujours majoritairement sous la tutelle des états – aura eu le mérite d’avoir accéléré l’innovation et la compétitivité d’un secteur jusqu’alors quelque peu trop déconnecté des enjeux économiques car en situation de monopole public. C’est une chance pour le secteur public de trouver de nouvelles sources d’inspirations grâce à ces nouvelles méthodes et techniques pour rester dans la course. Avec le succès de James Webb, on ne peut que présager et espérer une nouvelle ère d’innovation pour faire rayonner la recherche.
Demain, quelles collaborations publiques-privées pouvons-nous imaginer pour garantir un impact positif du secteur pour notre planète ? En s'inspirant des synergies développées depuis une décennie aux États-Unis, quelle gouvernance en Europe pourrions-nous bâtir pour (re)faire du vieux continent un foyer d’innovation souverain de l’industrie spatiale ?
Maxime Audouin, analyste territoires intelligents, EY Fabernovel
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