Soyouz, ISS, Mars... Les coopérations spatiales avec la Russie ébranlées par la guerre en Ukraine

L'agence spatiale russe a annoncé samedi 26 février la suspension des lancements des fusées Soyouz à Kourou (Guyane). Une décision qui pourrait bien pénaliser Arianespace et ainsi porter atteinte à la souveraineté européenne dans le secteur, dans l'attente de la mise en service d'Ariane 6.

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Soyouz
Depuis 1996, Arianespace a fait appel au lanceur russe Soyouz plus d'une soixantaine de fois.

Espaces aériens fermés, sanctions financières et commerciales, dons d'armement... La guerre en Ukraine n'aura pas mis longtemps à faire entrer le monde dans « une nouvelle ère », selon les mots du chancelier allemand Olaf Scholz. Les tensions entre l'Occident et la Russie s'étendent désormais à tous les secteurs, même ceux qui avaient jusqu'ici résisté aux crises les plus graves de ces dernières décennies, à l'image du spatial. Les menaces ont débuté jeudi 24 février, lorsque Dmitry Rogozin, le président de l'agence spatiale russe Roscosmos, a évoqué la situation de la Station spatiale internationale (ISS), qui abrite à ce jour quatre Américains, deux Russes et un Allemand.

Une future station russe

« Voulez-vous gérer l’ISS vous-même ? [...] Si vous renoncez à cette coopération, qui sauvera l’ISS d’une désorbitation incontrôlée, avec un risque de chute sur les États-Unis ou l’Europe ? », a-t-il demandé sur Twitter. Un scénario catastrophe improbable mais pourtant pas impossible, car les corrections d'orbite de l'ISS reposent en effet sur le système de propulsion des vaisseaux russes. Sans eux, l’atmosphère résiduelle de la Terre fait redescendre la station de quelques dizaines de mètre chaque jour. Actuellement en orbite à 400 km du sol, elle pourrait donc finir par s'écraser, mais pas avant plusieurs années.

De son côté, la Russie ne pourrait pas non plus se passer des Américains pour continuer à faire fonctionner l'ISS, car eux aussi contrôlent plusieurs fonctions vitales du vaisseau géant. Une interdépendance pensée justement pour éviter que les conflits sur Terre ne viennent mettre en péril la sécurité de la station, dont les jours sont de toute façon comptés. Lancée en 1998, celle-ci devrait être mise à la retraite à l'horizon 2030, mais la Russie ne s'est pour l'instant engagée à participer au programme que jusqu'en 2024. Elle prévoit d'ailleurs d'ores et déjà de construire sa propre station spatiale, en collaboration avec la Chine.

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Un lanceur indispensable

Bien que l'avenir de l'ISS dans un contexte si tendu suscite de vives inquiétudes, les spécialistes du secteur sont encore plus préoccupés par la nouvelle étape franchie samedi 26 février. En réaction à la décision de l'Union européenne d’interdire l’exportation vers la Russie de produits destinés à l'industrie aérospatiale, Roscosmos a annoncé la suspension des lancements des fusées Soyouz à Kourou (Guyane française) et le rapatriement de ses 87 employés installés sur place.

Cette mesure risque de porter un coup aux différents programmes spatiaux européens et d'entraver les missions de la filiale d'ArianeGroup, Arianespace. La société française avait prévu d'envoyer dans l'espace huit fusées Soyouz en 2022, trois depuis Kourou et cinq depuis le cosmodrome russe de Baïkonour (Kazakhstan), qui ne semble pour l'instant pas concerné par ces représailles. Ces missions se retrouvent ainsi potentiellement compromises, car l'Europe ne peut mettre certains satellites en orbite sans avoir recours au lanceur russe.

Galileo en suspens ?

Depuis 1996, Arianespace a ainsi utilisé le Soyouz plus d'une soixantaine de fois, dont neuf rien qu'en 2021. C’est d’ailleurs grâce à ce lanceur que la société a signé le plus gros contrat de son histoire : la mise en orbite des 650 satellites OneWeb. En partie financée par le gouvernement britannique et l'opérateur français Eutelsat, cette constellation a pour objectif, tout comme le projet Starlink d'Elon Musk, de commercialiser des services de connexion Internet à travers la planète. Devant les incertitudes liées aux récents conflits, OneWeb pourrait cependant décider d'adopter une solution de repli en nouant un partenariat avec les américains SpaceX ou Blue Origin.

Au cours des prochains mois, Arianespace comptait aussi sur Soyouz pour envoyer le satellite espion CSO-3, développé par le ministère des Armées françaises, et deux nouveaux satellites de la constellation européenne Galileo. Ce programme colossal constitue une alternative européenne aux systèmes américain (GPS), russe (Glonass) ou chinois (Beidou). Un enjeu de souveraineté qui a incité l'Union européenne à investir sept milliards d'euros entre 2014 et 2020 et à tabler sur un montant similaire pour la période 2021-2027.

ExoMars menacé

« Je confirme que [la décision de suspendre les activités de Roscosmos à Kourou] n'a pas de conséquences sur la continuité et la qualité des services de Galileo », a immédiatement réagi Thierry Breton, commissaire européen chargé notamment de la politique spatiale, sans préciser comment les délais seront respectés. L'Europe mise désormais sur sa fusée Ariane 6, avec laquelle elle compte bien retrouver son autonomie et déstabiliser la concurrence. Elle ne devrait cependant pas rebattre les cartes du secteur tout de suite, car son premier vol aura lieu à l'été 2022 et que sa mise en service n'interviendra pas avant fin-2022 voire 2023.

D'autres programmes spatiaux majeurs pourraient également être menacés par les dissensions engendrées par la guerre en Ukraine, à l'image de la mission ExoMars. Ce programme collaboratif, dont la principale ambition est de déterminer s’il y a eu de la vie sur Mars par le passé, prévoit d'envoyer sur la planète rouge le robot mobile européen Rosalind Franklin. Le lancement doit normalement avoir lieu en octobre 2022 depuis Baïkonour et être assuré par une fusée russe Proton, mais rien ne permet désormais d'affirmer que le calendrier sera tenu. A l'issue d'une réunion de crise tenue ce 28 février, l'ESA a confirmé que « les sanctions et le contexte général rendent très improbable un lancement de la mission Exomars en 2022».

« Malgré le conflit actuel, la coopération spatiale reste un pont », a déclaré vendredi Josef Aschbacher, le directeur de l’agence spatiale européenne (ESA), dans une tentative d'apaisement. 

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