[Reportage] Querétaro, décollage sous turbulences

Au Mexique, le hub aéronautique de Querétaro se construit. Installés pour attaquer le marché américain, les sous-traitants français cherchent à se diversifier face à la crise du Boeing 737 MAX. Découvrez la grande enquête sur la sous-traitance française à l'international, réalisée par L'Usine Nouvelle juste avant la pandémie de Covid-19.

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Penchés sur des tables en bois, cintreuses électriques à portée de main, une vingtaine d’ouvriers découpent, tordent et évasent des tubes métalliques en silence. Ils démarrent, au rythme des validations par les clients, la production en série de 2 400 références de tuyaux destinés notamment aux avions d’Airbus. Leur travail n’occupe que la moitié de l’usine de 4 000 mètres carrés. À leurs côtés, de larges espaces vides, tapissés de sable et de béton, attendent des machines en cours d’acheminement et de futures commandes.

L’usine de Querétaro du sous-traitant français Lauak, située dans un parc industriel flambant neuf où les agaves jouxtent les bâtiments en construction, n’a pas encore soufflé sa première bougie. Installé ici suite à son rachat des activités de tuyauterie du groupe Bombardier, Lauak souhaite faire de son usine mexicaine un pôle de production low cost pour desservir les marchés nord-américains. "Pour l’instant, notre unique client est Bombardier, mais nous comptons monter en puissance pour en fournir d’autres dès septembre", explique Dominique Bouillard, le directeur du site. À terme, le groupe basque souhaite produire ici près de 200 000 tubes par an, le double de sa production pour Bombardier.

Les espoirs de Lauak sont à l’image du dynamisme de Querétaro. Depuis le début des années 2000, cette ville tranquille, dont les rues pavées et les façades bariolées rappellent le passé colonial, a su jouer de son positionnement géographique et de sa main-d’œuvre qualifiée à bas coût. Loin des territoires industriels traditionnels qui bordent la frontière avec les États-Unis et à moins d’une heure d’avion de la capitale, elle est devenue le hub aéronautique à la mode du pays. Tandis que le Mexique renouvelle son accord de libre-échange avec les États-Unis et le Canada, la ville est souvent qualifiée d’eldorado pour les acteurs souhaitant exporter vers l’Amérique du Nord.

En sortant de l’aéroport, le hub saute aux yeux du visiteur. Au milieu des plaines herbacées, deux parcs industriels sécurisés se font face. Là se trouve la plate-forme logistique de l’entreprise familiale Daher, coincée entre deux bâtiments de Safran, sur la bien nommée "avenue des fournisseurs". Des ouvriers circulent entre les étagères rouges de 8 mètres de hauteur où s’entassent d’imposantes plaques d’aluminium et des cartons de pièces usinées. Au centre, une ligne de prédécoupe de plaques de métal ronronne. Stockés sur le site, les produits traversent la rue pour être usinés ou assemblés sur le site d’Airbus Helicopters, qui produit des composants pour hélicoptères et des portes d’avions.

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Parer les baisses de production

Arrivé en 2016 pour l’avionneur européen, Daher a pu profiter du cluster pour se diversifier et fournit désormais Safran. La ligne de prédécoupe installée à cet effet est cependant à l’arrêt le jour de notre visite. Située en début de chaîne de la construction des moteurs Leap, elle fonctionne au ralenti depuis que Boeing a annoncé fin décembre l’arrêt provisoire de sa production face à la crise du monocouloir 737 MAX. Selon nos informations, l’usine Safran-Albany de Querétaro, dédiée à la production d’aubes en composites du moteur Leap, a aussi connu une chute de production et était pratiquement à l’arrêt la semaine précédente. "Notre chiffre d’affaires est un peu moindre, mais je n’ai pris aucune mesure de chômage technique", détaille Matthias Edelenyi en parcourant l’entrepôt de Daher dont il a la charge. Pas de quoi remettre en cause les plans de développement du sous-traitant marseillais au Mexique. Toujours à la recherche de nouveaux clients, il entend au contraire gagner de la place et fait grimper ses racks en hauteur.

À quelques centaines de mètres, sur le site de Duqueine, des ouvriers en blouses blanches drapent des bandes de composite et des planches de "nid d’abeille" sur des outillages ronds aux dimensions de moteurs d’avion. La concentration des ouvriers, la précision des gestes et la légère odeur de résine n’indiquent en rien la baisse de cadence que connaît le site de production, intégralement dédié au moteur Leap. Pour Safran, Duqueine y fabrique des panneaux acoustiques et des cartouches abradables. Depuis fin décembre, l’entreprise est passée de 50 à 40 employés, mais la production ne s’est pas interrompue. "Nous ne souhaitons pas perdre de compétences et nous avons confiance dans la poursuite du programme Leap", indique le directeur du site, Nicolas Henry, qui cherche des solutions de court terme auprès de son client historique. "Depuis le début, notre stratégie était de nous diversifier pour ne pas être menacés par ce type de risque, par nature imprévisible", ironise Nicolas Henry. Quand l’usine mexicaine du groupe rhônalpin a ouvert, en 2016, l’un des objectifs était de sortir de la dépendance à Airbus. La taille du site, 12 000 mètres carrés dont seuls 3 500 sont pour l’instant occupés, témoigne de ces ambitions. En ligne de mire, ses clients européens historiques, mais aussi des entreprises américaines comme Collins Aerospace, Honeywell et General Electric.

Une offre de formation de qualité

Assise à une table ensoleillée, Azucena Martínez s’offre une pause. Originaire de l’État de Mexico, l’étudiante de 21 ans est venue à Querétaro pour suivre des cours à l’Unaq, l’université aéronautique de la ville, et devenir ingénieure. Elle compte bien profiter des opportunités offertes par le secteur. Là, les étudiants construisent des circuits électriques, usinent des pièces et tissent des fibres de carbone. "Nos programmes aident à attirer les entreprises pour qui le sujet du capital humain est crucial", détaille Federico Pérez Fuentes, le numéro deux de l’université. Après un projet d’aide à la formation pour Bombardier organisé par l’État de Querétaro, l’université a été créée fin 2007. Elle propose des cursus d’ingénieurs et de techniciens à ses 1 500 étudiants. Pour répondre aux besoins des entreprises qui en font la demande, à l’instar de Lauak et de Duqueine, l’Unaq organise aussi des programmes courts pour former leurs nouveaux employés. Dominant une aire d’exposition de moteurs et quinze laboratoires, un panneau "Campus franco-mexicain" témoigne du rôle des entreprises hexagonales dans l’institution.

Dans son bureau de Mexico, Luis Gerardo Lizcano fait les comptes. "L’industrie aéronautique mexicaine a connu une croissance moyenne de son chiffre d’affaires de 14 % par an ces dernières années", expose le directeur général de la Femia, la fédération mexicaine de l’industrie aérospatiale. Un chiffre jugé d’autant plus important que lorsqu’il s’agit d’avions, les décisions d’implantation prennent du temps. Malgré la crise climatique, il prévoit un développement continu de la demande de vols aériens dans le futur. À Querétaro, tous sont convaincus que les turbulences ne sont que passagères. Aujourd’hui, l’État de Querétaro compte 83 entreprises de l’aéronautique, maintenance et fabrication incluses. Côté tricolore, Latécoère, Gaches Chimie et Aéroplast devraient s’implanter prochainement. Reste à développer de véritables synergies.

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