Quantique : la deeptech Crystal Quantum Computing veut se démarquer avec ses ions piégés de Rydberg

Nouvelle arrivante dans le paysage français du calcul quantique, la deeptech Crystal Computing s’inspire des atomes de Rydberg pour ses ions piégés, dans le but de concevoir un ordinateur de 100 qubits à l’horizon 2029. Elle attend une levée de fonds pour entamer son périple technologique.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Les fondateurs de Crystal Quantum Computing. A gauche, Quentin Bodart, à droite, Luca Guidoni.

Immatriculée en mars 2021, la deeptech française Crystal Quantum Computing, qui projette de réaliser un ordinateur quantique, n’a fait que très peu parler d’elle jusqu’à présent. « Le temps de me former à l’entreprenariat », indique Quentin Bodart, son dirigeant et cofondateur, qui a notamment participé au développement du gravimètre quantique absolu au laboratoire Syrte (observatoire de Paris), après un doctorat à l’université de la Sorbonne.

Plusieurs deeptechs tricolores – Pasqal, Quandela et d’autres - nourrissent la même ambition. Mais Crystal Quantum Computing se distingue par sa technologie de qubit : les ions piégés, autrement dit des ions « emprisonnés » dans une cavité tapissée d’électrodes. C’est une première en France. A l’étranger, IonQ, Quantinuum ou encore Oxford Ionics ont mis le pied à l’étrier sur le sujet depuis plusieurs années.

A tel point qu’IonQ offre un accès cloud à une machine de 36 qubits, tandis que Quantinuum a annoncé en juin dernier un ordinateur de 56 qubits. Un record dans le domaine des ions piégés.

Maintenir fidélité et rapidité

Crystal Quantum Computing, dont la première porte logique « performante » à deux qubits adviendrait en 2028, part donc avec un train de retard. Mais Quentin Bodart se veut optimiste car il parie sur une technologie novatrice : les ions piégés de Rydberg.

C’est le fruit de ses travaux précédents sur le calcul quantique, à l’université de Stockholm puis à l’université du Sussex, et de techniques de piégeage et de refroidissement mises au point au laboratoire Matériaux et phénomènes quantiques, où travaille son associé Luca Guidoni, chercheur au CNRS.

« IonQ et Quantinuum utilisent des portes de Mölmer-Sörensen pour effectuer des opérations entre deux qubits avec un taux d’erreur très faible (la fidélité est de l’ordre de 99,9%, ndlr), explique Quentin Bodart. Mais, si l’on veut conserver le même niveau de fidélité sur plusieurs dizaines de portes, les opérations d’intrication commencent à ralentir. La durée des intrications de Rydberg, elle, est rapide et demeure à 700 nanosecondes, quel que soit le nombre d’ions intriqués. »

Plus facile à contrôler qu'un atome froid

La notion de Rydberg rappelle la technologie à atomes neutres de Pasqal. A raison, puisqu’il s’agit également de porter un électron de la couche électronique périphérique à un état hautement excité – le nombre quantique principal devient alors très élevé.

« A la différence que notre atome, le strontium, a déjà perdu un électron (la préparation fait intervenir des lasers, ndlr), souligne Quentin Bodart. C’est le deuxième électron de la couche externe qui est porté dans un état de Rydberg. »

Une configuration qui serait plus stable. « Dans le cas de Pasqal, le piégeage doit être modifié chaque fois qu’il y a une opération sur les qubits, commente-t-il. Nos ions piégés sont plus faciles à contrôler. »

Objectif 99,8%

Pour cela, des lasers et des radiofréquences sont mis à contribution. « Les opérations à un qubit requièrent de l’infrarouge à 674 nanomètres, la différence entre les états 5s 1/2 et 4d 5/2, détaille-t-il. Pour les opérations à deux qubits, il faut envoyer simultanément une paire de photons ultraviolets pour porter les ions dans un état de Rydberg, 42 s 1/2  par exemple. En plus, des impulsions térahertz sont nécessaires pour faire osciller les dipôles ainsi formés et créer l’intrication. »

Tout cela doit se faire sous un vide très poussé, pour réduire le risque de collisions nuisant à la cohérence des qubits. « Les besoins en terme de froid existent mais pas autant que pour les qubits supraconducteurs, poursuit Quentin Bodart. Une température de 20 ou 30 K convient. »

Le chemin vers l’ordinateur quantique est encore long, cependant. « Nous réalisons actuellement le design de la puce, informe Quentin Bodart. On simule l’architecture. »

L’objectif est d’atteindre un taux de fidélité de 99,8% sur deux qubits en 2028. « Le taux de fidélité le plus élevé qu’on a démontré est 78%, mais on sait d’où viennent les bruits et comment les corriger pour arriver à 99,8%. Au-delà, ce n’est pas encore dans le cadre de ce que nous avons démontré dans une publication scientifique. »

Une levée de 2,4 millions d'euros attendue

Une fois effectué ce long travail sur la fidélité, les 100 qubits par piège seraient envisagés dès 2029. « Il faudra alors des centaines d’électrodes par piège, estime Quentin Bodart. C’est un des points que nous devrons résoudre avec notre R&D. »

L’idée, ensuite, serait d’intriquer ces différents pièges. Quentin Bodart évoque Welinq - l’intrication serait réalisée via des photons – et Universal Quantum, dont la technique du « shuttling » consiste à expédier des ions d’un piège à l’autre.

Mais rien de tout cela n'arrivera sans financement. Une première levée de fonds de 2,4 millions est espérée ces prochains mois pour amorcer la pompe.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.