Pour Gildas Bouilly (Eternity Systems), « il faut obliger les marques à utiliser un emballage standardisé »

Après trente ans d’activité et quelque 8,5 milliards de contenants traités, Eternity Systems n’a plus rien à apprendre dans le domaine du lavage d’emballages industriels et commerciaux. La société a récemment investi dans le nettoyage de conditionnements primaires (barquettes Inox, bouteilles…) à Lisses (Essonne), à Blanquefort (Gironde) et au Québec. Mais en France, cette activité tarde à décoller, malgré la réglementation en place. Gildas Bouilly, son Pdg, explique à Emballages Magazine les raisons de cette déconvenue et se confie sur ce qui devrait être fait afin que le réemploi puisse enfin se développer dans le domaine des produits de grande consommation.

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Gildas Bouilly (Eternity Systems)
Glidas Bouilly, Pdg d'Eternity Systems.

Emballages Magazine : Après son interdiction en 2020, le gouvernement autorise à nouveau les contenants en plastique à usage unique dans les cantines en arguant des contraintes sanitaires et des difficultés d’application dans certaines communes. Vous pensez que c’est une mauvaise idée, pourquoi ? 

Gildas Bouilly : Pour la planète, tout d’abord. Tout le monde sait que plus de plastique dans l’emballage c’est aussi plus de déchets sur les plages et dans les océans. On nous dit maintenant que les microplastiques sont même dans l'eau potable. Revenir en arrière sur cette interdiction en invoquant des contraintes sanitaires et logistiques est incohérent, d’autant plus que la mobilisation citoyenne est forte sur ce sujet et qu’il existe des alternatives sur le marché, comme le réemploi. Avec Re-Uz nous avons fondé une joint-venture focalisée justement sur les services de location et de lavage des contenants réemployables utilisés par les cuisines centrales.  

Pourquoi en est-on arrivé là alors que la loi Agec d’une part et le règlement sur les emballages et les déchets d’emballages (PPWR) d’autre part font du réemploi un axe prioritaire ?

C’est surtout le résultat de l’action des lobbies des grands groupes industriels, à l’exemple de McDonald’s qui avait confié le lavage de ses contenants à un prestataire (NDLR : Pyxo, placé en redressement judiciaire puis repris par Ubi solutions en avril 2024) mais est revenu sur sa décision en misant tout sur le recyclage. Quant à la réglementation, elle ne nous aide vraiment pas avec ses aller-retour. Nous sommes des industriels et nous avons besoin de savoir où l’on va ! 

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Pourtant le réemploi fonctionne bien dans le domaine industriel et commercial…  

Le réemploi est en effet déjà très bien implanté mais, malheureusement, il l’est dans des secteurs invisibles pour le consommateur. Avant même la création d’Eternity Systems, il y a trente ans, la caisse fruits et légumes s’est imposée comme modèle de réutilisation et, depuis, elle n’a cessé de progresser. Les pallox pour le transport dans l'agriculture, les caisses-palettes pour les pièces de rechange dans l’automobile ou les casiers des répartiteurs pharmaceutiques constituent de beaux exemples de réemploi. Même la Fnac utilise des caisses réutilisables en plastique pour mettre en rayons ses produits. Ces usages industriels montrent que le modèle fonctionne. Nous-mêmes avons vu une forte croissance dans le réemploi pour la viande et, plus récemment, pour le poisson, et avons réalisé des investissements conséquents en France et en Espagne. La viande représente aujourd’hui plus de 5 % de notre activité alors qu’il y a seulement cinq ans, cela ne représentait quasiment rien.   

Remettre en place une pratique qui a disparu

Dans le domaine des produits de grande consommation, en revanche, le réemploi a du mal à décoller, pourquoi ? 

Le principal écueil se situe dans le fait que les consommateurs français ne sont tout simplement plus habitués. Quand j'étais enfant, le mercredi après-midi, je récupérais les bouteilles étoilées pour m'acheter quelques bonbons. Cette pratique a disparu. Et y revenir est psychologiquement compliqué pour le consommateur. Ensuite, il y a un frein industriel car toutes les lignes de production sont prévues pour les conditionnements à usage unique. Passer à l'emballage réutilisable implique de tout reconcevoir et cela prendra du temps et coûtera de l’argent. Enfin, il y a la récupération des emballages qui représente, elle aussi, une contrainte. Si l’on reprend l'exemple de la bouteille étoilée dans les années 1970, à l’époque il y avait des consignes automatiques : on posait les bouteilles et on récupérait un ticket de caisse pour se faire rembourser. Aujourd'hui, il n’y a plus un seul magasin en France, sauf peut-être en Alsace avec la bière, qui est équipé. Il faut donc tout remettre en place. C’est très important car si l’on déconsigne à la main, les coûts vont très vite augmenter en compromettant la viabilité du système. 

Comment faire alors ?

Il y a deux façons d’y parvenir. Soit on opte pour la méthode incitative, comme l’ont fait les pays du Nord, soit on choisit le cadre législatif, donc la contrainte, comme ce sera le cas, plus généralement, pour les pays de l’Europe du Sud. C’est justement ce qui a été décidé en France, sauf qu’avec l'actualité politique actuelle, on a beau légiférer, on n’avance pas.

La consigne est parfois indiquée comme un frein au développement du réemploi. Qu’en pensez-vous ? 

Je n’ai pas la recette miracle. Mais il ne faut pas oublier qu’avec la consigne, le consommateur s'engage moralement et financièrement à restituer l'emballage. Sans oublier que si la valeur de consigne est trop faible, l’emballage risque de ne pas être retourné, ce qui compromettra l'objectif final. Donc je suis plutôt pour, sur le principe, même si je suis tout à fait conscient des contraintes que cela pose. Il s’agit essentiellement d’un problème de trésorerie en réalité. Nous avons pu le constater depuis que nous sommes lancés avec nos clients. Le premier mois est dur puisque puisqu'il faut générer cette trésorerie, ensuite ça tourne et puis plus personne n'y pense. En Allemagne, où la consigne sur le verre fonctionne depuis des années, la consigne sur les emballages plastique n’a surpris personne parce que tout le monde était coutumier de la pratique. Il s’agit vraiment d’une question d’habitudes. 

L'échec de Loop était assuré

Qu’est-ce qui pourrait donner un coup d’accélération au réemploi ?

Au delà de la consigne, je pense que l’un des leviers majeurs est constitué par la standardisation des emballages. L’exemple de Loop est frappant. Lorsque ce prestataire a voulu se lancer, chaque industriel a proposé son emballage, Coca-Cola sa bouteille, Nutella son pot, et ainsi de suite. L’échec était assuré. Pour que cela marche, il faut un emballage générique comme l’a très bien compris Citeo qui se lance dans une démarche de ce type avec les emballages R-Cœur. Cela permet de limiter les opérations de tri lors du retour, qui sont aussi les plus coûteuses.

Faudrait-il aller jusqu’à obliger les marques à utiliser un emballage standardisé ?  

Je ne vois pas comment faire autrement. Pour reprendre l’exemple de Coca-Cola, dans l’idéal, il faudrait qu’une bouteille collectée à Brest ne soit pas rapatriée à Paris ou à Lille mais reste en Bretagne, afin d’être reremplie peut-être chez Breizh Cola. C’est la seule façon de réduire les coûts écologiques et économiques du transport.  

Et, au-delà de la standardisation, y a-t-il d’autres impératifs ? 

Le premier est la massification. Car sans volumes importants on n’y arrivera pas. Et le deuxième, l'automatisation, car avec des volumes suffisants, il est possible d’automatiser le lavage, le contrôle de qualité et la logistique. Cela réduit considérablement les coûts opérationnels du réemploi.

2,7 millions de conditionnements primaires lavés

Eternity Systems a effectué de nombreux investissements dans le domaine du lavage de contenants primaires au cours des derniers mois. Où en est aujourd’hui cette activité ?  

Nous possédons trois centres de lavage qui fonctionnent uniquement sur les emballages primaires. Le premier, situé à Boucherville au Canada, est dédié aux bouteilles pour les brasseries, celui de Lisses (Essonne) est adapté aux contenants gastronorm et aux pots, enfin, à Blanquefort (Gironde), nous travaillons sur des contenants pour la restauration collective. En 2024, nous avons lavé 2,7 millions d'emballages à Lisses et à Boucherville. Le site de Blanquefort démarrait à peine. Nous y avons traité 150 000 contenants. Ce site va monter en capacité dès le deuxième semestre. Au total, sur les quelque 800 millions d'emballages que nous lavons annuellement, les conditionnement primaires représentent donc une toute petite part, mais on y croit. Nous sommes sûrs que l’activité va se développer. Et nous aurons une longueur d’avance sur nos concurrents grâce au savoir-faire développé avec ces installations. 

Allez-vous continuer à investir dans ce domaine ou préférez-vous donner du temps au temps ? 

Il y a un peu des deux. Sur la partie restauration collective, avec Re-Uz, nous répondons aux appels d'offres. Quand on gagne, on ouvre un centre de lavage. Dans les autres cas on travaille sur des opportunités, on prospecte et on attend d'avoir un marché avant d'ouvrir un centre. Nous sommes des industriels et nous ne pouvons pas investir à perte. La seule exception est, peut-être, celle de Lisses quand nous avons ouvert en 2023 ces deux lignes pour nous faire connaître. Aujourd'hui l'industrie agroalimentaire sait que nous avons cette capacité. C’était le but. Même s’il est vrai que les volumes ne sont pas encore au rendez-vous. 

Très peu d'emballages de produits sont aussi standardisés que ceux des boissons

Quel serait le couple produit-emballage sur lequel il faudrait miser afin que le réemploi fonctionne bien et rapidement ?  

Indiscutablement les liquides, les boissons par exemple, conditionnées en bouteille verre, d’une part parce qu’un tel contenant occupe la même surface qu’un emballage jetable, ce qui facilite le transport, même si le verre est plus lourd que le plastique, et, d’autre part parce que c’est un marché où les standards existent déjà. Certes, si l’on prend le cas du vin, les vignerons d'Alsace ne voudront jamais embouteiller leur vin dans une bouteille bourguignonne, mais, en attendant, on reste sur un standard de 75 cl. Il y a très peu de produits qui sont aussi standardisés. Dans le soda, il y a deux gros standards, le 1 l et le 1,5 l, et le 33 cl pour les petits formats. 

Voyez-vous une technologie de rupture qui pourrait améliorer la donne à l’avenir ?

On peut penser aux technologies RFID qui permettront d’incorporer de la data aux contenants primaires comme c’est déjà le cas pour certains emballages secondaires. Le réemploi, ne l’oublions pas, est surtout une affaire de coûts. Quand on parle d'emballage réutilisable, il faut non seulement que les contenants soient réutilisés, mais qu’ils le soient vite parce que si l’on immobilise du capital cela coûte très cher. La data peut nous aider sur ce point car elle va nous permettre de réduire la durée de la rotation et l'optimiser. Il vaut mieux parfois livrer à un industriel un demi-camion plutôt qu’un camion complet parce que, sinon, on risque d’immobiliser les emballages un mois au lieu d’une dizaine de jours seulement. Si l’on veut réussir à réduire le coût global du réemploi, il faut vraiment optimiser toutes les étapes. La data va également nous permettre d’améliorer l'hygiène et la désinfection des emballages. On sait exactement à quelle date le contenant a été lavé et dans quelle conditions. On peut même connaître l’heure précise, la température, la concentration de produits chimiques voire la pression des pompes. De même, en aval, on en saura plus sur le conditionnement, le stockage, le transport, jusqu’au consommateur. 

Et s’il fallait émettre un vœu, lequel serait-il ? 

Que les lois votées soient mises en application rapidement et efficacement. En France, malheureusement, à chaque fois que l’on édicte une règle, on a tendance aussi à mettre en place de multiples exceptions.

Du casier à la bouteille 

Spécialiste du lavage d'emballages réutilisables secondaires et tertiaires tels des casiers pour fruits et légumes ou des caisses-palettes en plastique, Eternity Systems s'est tourné récemment vers le conditionnement primaire : barquettes, coupelles, bouteilles. Basée à Perpignan (Pyrénées-Orientales), la société, qui réalise 127 millions d’euros de chiffre d’affaires avec 1500 personnes, se targue d'avoir lavé 8 milliards d'emballages depuis sa création, il y a trente ans. Ses 87 lignes lui permettent de remettre en état 750 millions d'emballages par an.  

Propos recueillis par Tiziano Polito (Emballages Magazine)

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