« Nous souhaitons devenir l’un des principaux leaders de l’hydrogène renouvelable », déclare Valérie Ruiz-Domingo, vice-présidente hydrogène pour le groupe ENGIE

Le 16 septembre dernier, le groupe Engie a annoncé avoir franchi une nouvelle étape dans le développement du projet Yuri, l’un des premiers projets d’hydrogène renouvelable à l’échelle industrielle au monde. L’hydrogène ainsi généré approvisionnera le site de production d’ammoniac de Yara Australia. Valérie Ruiz-Domingo, vice-présidente hydrogène pour le groupe Engie, revient sur la stratégie hydrogène suivie par le groupe. 

Image d'illustration de l'article
Valérie Ruiz-Domingo, vice-présidente hydrogène du groupe Engie

Industrie & Technologies : En quoi consiste précisément le projet Yuri ?

Valérie Ruiz-Domingo : Yuri est un projet visant à soutenir une production d’ammoniac vert par le groupe Yara Australia, et qui a bénéficié d’un financement de 47,5 millions de dollars australiens (environ 32 millions d’euros) par le gouvernement fédéral australien et de 2 millions de dollars australiens par le gouvernement d’Australie-Occidentale (1,35 millions d’euros). Et nous venons de conclure un accord avec la société commerciale Mitsui &Co, par lequel cette dernière a accepté d'acquérir 28% de la coentreprise du projet

Installé à Karratha, dans la région de Pilbara en Australie-Occidentale, Yuri comprendra un électrolyseur alcalin de 10 mégawatts (MW) et sera alimenté par une installation photovoltaïque de 18 MW. Pour lisser les variations d’énergie inhérentes à l’usage du solaire, l’ensemble sera soutenu par une batterie de 8 MW, qui permettra d’alimenter l’usine en continu et de ne pas avoir d’arrêt dans la production d’ammoniac. Lorsque l’ensemble sera opérationnel, en 2024, nous espérons produire jusqu’à 640 tonnes d’hydrogène renouvelable par an.

Dans quelle dynamique s'inscrit votre participation à ce projet ?

Elle s’inscrit dans la lignée de la feuille de route que nous avons communiquée au marché en mai 2021, et dont l’un des objectifs est de devenir l’un des principaux leaders de l’hydrogène renouvelable. Pour y parvenir, nous avons établi 3 axes : tout d’abord aider les industriels et les écosystèmes à se décarboner. Nous visons notamment les grands industriels très difficiles à décarboner comme les raffineurs, les cimentiers, ou encore les fabricants d’aluminium. Sur ce secteur, nous visons une capacité de production d’hydrogène renouvelable par électrolyse de 4 gigawatts (GW) à l’horizon 2030.

Notre deuxième axe porte sur la mobilité dans les secteurs routier, maritime, ferroviaire et aérien, avec l’objectif en 2030 de disposer de plus de 100 stations en France de distribution d’hydrogène. Enfin notre troisième axe concerne les infrastructures, à travers le transport avec notre filiale GRTGaz, et le stockage avec Storengy. En 2030, nous espérons atteindre 700 km de pipes dédiées à l’hydrogène pour GRTGaz, et 1 térawatt-heure (TWh) de stockage dédié à l’hydrogène, principalement en cavité saline. Le projet Yuri, lui, s’inscrit pleinement dans le premier axe.

En termes de technologies de production, laquelle privilégiez-vous ?

Le principe d’Engie est d'être agnostique en termes de technologies. Nous utilisons principalement l'électrolyse puisque c’est actuellement la plus mature - que ce soit l'électrolyseur alcalin ou l’électrolyseur PEM (à membrane échangeuse de protons). C’est vraiment la pièce essentielle pour remplacer l’hydrogène gris par l’hydrogène vert. Nous nous adaptons à la demande de nos clients, et nous pouvons aussi proposer l’une ou l’autre des technologies en fonction de ce qui est le plus adapté au projet. Par ailleurs, nous suivons aussi de près les essais d’électrolyseur à haute température menés notamment en France par Genvia, tout comme l’hydrogène turquoise à base de pyrolyse de méthane. Ce dernier est une piste intéressante mais la difficulté est de savoir ce que nous faisons avec le carbone solide créé par la réaction.

Enfin, quand on parle d’hydrogène, on parle aussi d’e-molécules. Chez Engie, nous travaillons notamment sur les e-fuel, comme l’e-methanol, ou encore l’e-kérosène, dont la première étape de production nécessite de l’hydrogène généré par électrolyse. Tout comme la production d’ammoniac vert, cela rentre dans notre objectif d’accompagnement dans les écosystèmes pour aider les grands industriels à décarboner leurs sites et leurs industries.

Au total, combien de projets poursuivez-vous dans l'hydrogène ?

Pour l’instant, le projet Yuri est l'un des premiers projets dont la construction démarre, et qui participe à l’objectif des 4GW de notre feuille de route, mais nous avons un peu plus de 100 projets prévus dans le monde, à des maturités différentes, dont 30 environ de production d’hydrogène renouvelable. Nous avons ainsi des projets au  Brésil, Chili et les Emirats Arabes Unis pour de la production d’hydrogène principalement dans l'industrie minière ou chimique, d’abord pour la consommation locale, puis dans un deuxième temps de l’exportation.

D’autres projets plus européens viennent de recevoir des subventions IPCEI [Important Projects of Common European Interest], annoncées par la direction générale de la concurrence européenne. En France, il y a notamment le projet Masshylia, sur le site de la raffinerie de la Mède exploitée par TotalEnergies dans les Bouches-du-Rhône et dont la mise en service est prévue pour 2025, selon la date d’octroi des subventions - le nerf de la guerre aussi bien en Europe qu’en France.

Quel est votre point de vue sur la dynamique du développement de la filière en Europe et en France ?

En Europe et en France, il y a deux principaux obstacles au développement de la filière hydrogène : l’obtention des subventions et la visibilité de la régulation. L’Europe a un système assez compliqué et les processus sont encore trop longs, notamment pour le déblocage des subventions. A contrario, pour le projet Yuri, les quelque 50 millions de dollars australiens ont été débloqués en quelques mois. C’est déterminant pour ce genre de projets puisque cela permet de diminuer le coût de production de l’hydrogène ou de la e-molécule qui y est associée.

A titre de comparaison, le plan de relance français pour l’hydrogène de 9 milliards d’euros, annoncé en 2021, est une bonne nouvelle mais nous attendons encore que les financements descendent directement dans les projets, que ce soit les nôtres ou ceux de nos concurrents. Par ailleurs, les autorités françaises ont décidé de financer des gigafactories d’électrolyseurs et de concentrer la production en France. Or pour nous, la production d’hydrogène doit être multisources, et ne peut pas être basée uniquement sur la production nationale. L’Allemagne, elle, a par exemple décidé d’être peu productrice et de faire appel aux imports d’e-molécules et d’hydrogène. L’idéal serait un système intégrant ces deux  scénarios.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs