Chronique

[Le plein de cyber] Les pistes de la France pour convertir ses start-up de la cyber en champions mondiaux

Malgré le talent et les idées neuves de ses ingénieurs, la France peine à faire passer à la vitesse supérieure ses pépites de la cybersécurité. Le gouvernement a lancé plusieurs initiatives visant à accompagner ces start-up, mais celles-ci ne pourront devenir des géants tant qu'elles ne s'imposeront pas aux Etats-Unis.

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Cybersécurité
La France a pour ambition de compter trois licornes spécialisées dans la cybersécurité d'ici à 2025.

La cyberattaque qui a contraint Toyota à suspendre sa production au Japon n'est que la dernière d'une très longue série. Face à des hackers de plus en plus organisés, entreprises et gouvernements n'ont d'autre choix que d'accélérer leur contre-attaque. L'écosystème de la cybersécurité se structure progressivement, dopé par les investissements massifs des grands groupes, comme par les solutions innovantes proposées par les start-up qui en ont fait leur coeur de métier. Devenues indispensables, nombre d'entre elles parviennent à profiter de la croissance du secteur. Près d'une trentaine a même accédé au rang de licorne en 2021, soit quatre fois plus qu'en 2020.

Mais à ce jour, aucune start-up tricolore spécialisée dans la cybersécurité n'a encore dépassé le milliard de dollars de valorisation. Certains considèrent bien que Ledger fait partie de cette catégorie, mais ses activités se concentrent plutôt sur les cryptomonnaies. Dans ce contexte, le gouvernement a dévoilé début 2021 un plan doté d'un milliard d'euros, dont les effets commencent déjà à se faire sentir. Outre les multiples appels à projets lancés ces derniers mois, l'inauguration mi-février du Campus Cyber fait partie des initiatives les plus médiatiques. Ce lieu-totem de la cybersécurité à la française a pour mission principale de fédérer les différents acteurs de la filière, et ambitionne aussi justement de faire émerger des leaders mondiaux.

Doper la commande publique

Pour atteindre cet objectif, le Campus s'appuiera sur un nouveau dispositif national, baptisé Cyber Booster. Egalement basé à Rennes (Ille-et-Vilaine), ce dispositif prévoit d'accompagner une cinquantaine de jeunes pousses françaises en cinq ans, en accueillant aussi bien les entrepreneurs débutants qui souhaitent valider la pertinence de leur projet que ceux, plus avancés, qui veulent solidifier leurs bases afin de lever des fonds. En plus du suivi personnalisé et des conseils prodigués par des experts du secteur, chaque société nouvellement créée pourra bénéficier d’un investissement de 150 000 euros minimum, grâce à un fonds doté de 10 millions d'euros.

Un soutien appréciable, mais insuffisant pour les entreprises cyber, qui disposent déjà de centaines de clients et désirent aujourd'hui passer à la vitesse supérieure. Parmi les pépites de la cyber, nombreuses sont celles à évoquer une autre piste potentielle : la commande publique. Elles regrettent que certaines institutions achètent encore des solutions américaines ou israéliennes pour se protéger, alors qu'il existe des équivalents tricolores tout aussi efficaces.

Un marché indispensable

« La France se démarque par ses aides et ses subventions, mais certains de nos concurrents américains réalisent jusqu'à 40% de leur chiffre d'affaires grâce à la commande publique », soulignait récemment Gregory Faitas, directeur des opérations de CybelAngel, lors d'une table ronde. « Inciter les organismes étatiques à opter pour des solutions françaises aiderait les start-up à élargir leur base d'utilisateurs, ce qui leur permettrait de mieux comprendre le marché, d'innover plus vite et ainsi de devenir les meilleures », abondait Guillaume Charpiat, directeur des ventes de GitGuardian.

Pour William Lecat, coordinateur de la stratégie cyber nationale, la clé se situe ailleurs. « Pour grossir, les start-up françaises doivent aller vendre leurs produits aux Etats-Unis, c'est indispensable », a-t-il assuré. Le pays de l'Oncle Sam représente près de 50% des budgets mondiaux en cybersécurité (contre seulement 5% pour la France) et abrite de nombreux fonds, prêts à mettre des dizaines de millions de dollars sur la table lorsqu'ils repèrent un profil prometteur. C'est d'ailleurs en partant rapidement à la conquête du marché américain que plusieurs pépites israéliennes ont su s'imposer comme des leaders en Europe.

Apprendre à mieux vendre

Bien sûr, une telle exposition peut parfois susciter les convoitises des géants de la filière. Les récents rachats de Sentryo, Alsid et Sqreen par trois grands groupes américains (respectivement Cisco, Tenable et Datadog) freinent les ardeurs de ceux qui placent la souveraineté tricolore tout en haut de la pyramide. Gérôme Billois, consultant en cybersécurité chez Wavestone, tient cependant à dédramatiser la portée de ces changements de pavillon : « Que des entreprises qui ont autant de succès s'intéressent à nos start-up prouve que l'écosystème français est suffisamment mature. Nous pouvons en être fiers ! ».

Pour conserver nos talents tout en leur donnant l'opportunité de changer d'échelle, il faudra aussi s'inspirer des méthodes marketing du monde anglo-saxon. Créées par des ingénieurs très qualifiés, certaines jeunes pousses peinent à démontrer les avantages de leurs produits, par simple défaut de communication. « Les entrepreneurs doivent aller chercher ces compétences en recrutant des personnes spécialisées dans la vente, quitte à ce que le PDG fondateur laisse sa place à un profil plus orienté business, estime Gérôme Billois. Au final, beaucoup de freins sont avant tout culturels. Il s'agit d'un travail de longue haleine ».

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