Industrie & Technologies : Quels sont les principaux trous dans la raquette de la chaîne de valeur des batteries en Europe ?
Ilka von Dalwigk - Le manque le plus critique se situe du côté des matériaux, des mines jusqu’à la fabrication des cathodes. Mais il y a aussi des manques dans ce que l’on appelle les composants de batterie, que ce soit les électrolytes ou les membranes. Et enfin il nous manque des équipements à l’échelle industrielle - qui ne font pas directement partie des batteries, mais qui sont indispensables à leur fabrication.
En revanche, dans le futur, l’Europe va probablement se concentrer sur le recyclage et des initiatives comme BRICE (Battery recycling initiative in Central and Eastern Europe) vont prendre de l’ampleur, et nous permettre d’ici une décennie de combler le manque de matière première.
Qu'en est-il des forces européennes ?
Ilka von Dalwigk - Selon moi, l’Europe est très bonne en recherche et en innovation. Il y a un très bon écosystème permettant de développer de nouvelles technologies. Mais pour en faire une industrie et l’amener à une échelle plus importante, nous devons réaliser que nous avons besoin d’experts d’autres pays.
Kenya Shatani - C’est la stratégie qu’a menée le fabricant de batteries suédois Northvolt notamment. Depuis les débuts, et toujours aujourd’hui, chez Northvolt, un certain nombre d’experts sont arrivés, en provenance des endroits où les batteries lithium-ion sont produites, c’est-à-dire l’Asie de l’Est - plus particulièrement du Japon et de Chine. Northvolt a donc recruté des talents et des experts présents dans cette industrie depuis une vingtaine d’années. Parallèlement, Northvolt a engagé des talents européens, avec une formation solide en électrochimie et en batteries, pour les amener dans l’industrie. Cela a permis de développer une relation mentor/mentoré dans l’entreprise, où les jeunes ingénieurs européens sont coachés.
Thore Sekkenes - Un autre domaine où l'Europe est très bonne, et qui, sans être directement lié à la chaîne de valeur, a un impact non négligeable, est la transformation des objectifs climatiques en lois. Nous avons par exemple proscrit les voitures à essence dans le futur. Nous avons aussi des lois disant comment nos batteries doivent être fabriquées de façon durable, quelle part de matériaux recyclés elles doivent intégrer, etc.
Aux Etats-Unis, la stratégie est différente : ils commencent par injecter énormément d’argent - la loi devra venir plus tard pour apporter de la sécurité aux investisseurs. La Chine fait de même. D’un côté le bâton, de l’autre la carotte, pour résumer. Selon un certain nombre d’observateurs néanmoins, pour booster son industrie, l’Europe devrait être plus incitative pur ne pas rester derrière.
L’Europe n’investit pas assez d’argent selon vous ?
Thore Sekkenes - Pour certains, l’Europe donne déjà beaucoup d’argent à l’industrie. Mais dans beaucoup de cas, cet argent arrive à un stade précoce de développement, rarement pour le passage à l’échelle. C’est aussi dû au fait que l’investissement européen est fragmenté entre les différents Etats-membres. On peut financer 50 petites compagnies mais cela ne sera pas assez pour les faire émerger - là où aux Etats-Unis, tout est investi dans une seule entreprise qui est ainsi capable de construire son usine.
Comment répondre à ce problème ?
Ilka von Dalwigk - Nous avons lancé l’EBA 250, qui rassemble toute l’industrie de la batterie, soit plus de 800 industriels pour construire cette chaîne de valeur, de la mine au recyclage. Concrètement, si une entreprise cherche des débouchés, nous sommes capables de l’introduire auprès de la bonne personne. Parce que si l’on construit des chaînes de valeur mais qu’elles ne sont pas connectées, il n’y a pas de chaîne, juste des liens individuels. De notre côté, nous essayons de connecter ces pièces ensemble, pour faire du business matchmaking et ainsi accélérer la création d’entreprises et leur montée en maturité.



