A l’instar de l’aviation commerciale, le marché des avions d’affaires subit de plein fouet la crise liée à l’épidémie de coronavirus. "Les deux dernières semaines de mars ont vu le trafic connaître une forte décroissance, mais depuis la baisse s'est stabilisée, témoigne Bruno Mazurkiewicz, directeur de l’Aéroport Paris le Bourget (Seine-Saint-Denis) au sein du groupe ADP, première plateforme européenne pour l’aviation d’affaires. Nous évoluons à présent avec un trafic inférieur de 85% par rapport à la normale. Nous traitons environ 170 vols par semaine actuellement, contre entre 100 à 200 vols par jour en temps normal." Soit une chute d’activité comparable à celle du transport aérien mondial.
Un coup dur pour ce marché, en convalescence depuis 2009. Alors que le salon de l’aviation d’affaires EBACE, organisé à Genève du 26 au 28 mai 2020, aurait pu être l’occasion de marquer un frémissement perceptible depuis l’an dernier, l’événement a été annulé dès la mi-mars en raison de la pandémie de Covid-19 et le secteur est quasiment à l’arrêt. A l’échelle mondiale, les livraisons de jets ont atteint 809 exemplaires l’an dernier, contre 703 en 2018, selon l’association spécialisée GAMA. Un plus haut que le marché n’avait pas atteint depuis dix ans. Mais la dynamique risque bien d’être compromise. Tout comme les projections d’un marché qui passerait de 24,7 milliards de dollars en 2019 à 36,4 milliards de dollars en 2030, établies avant crise par le site Report Linker.
L'arrivée d'une nouvelle clientèle
Comment le marché pourra-t-il rebondir, en France et dans le reste du monde ? "On peut imaginer que la reprise sur l'aviation d’affaires débutera d'abord par les vols domestiques en France, puis s’étendra aux vols transfrontaliers après, dès la réouverture des frontières notamment vers l’Allemagne et la Suisse, mais aussi au-delà de l’espace Schengen, prévoit Bruno Mazurkiewicz. Je pense que l’aviation d’affaires pourrait connaître une reprise plus rapide que l’aviation commerciale, étant donné qu’elle permet d’accéder à des horaires à la carte et de transporter des personnes en toute sécurité. On peut même espérer voir arriver une nouvelle clientèle professionnelle, qui ne prend pas les avions d’affaires en temps normal."

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Un vœu pieu ? Pas si sûr, d’autant que le secteur montre depuis le début de l’épidémie un visage méconnu, loin de l’image bling-bling qui lui colle à la peau en particulier en France et en Europe. Car ces derniers mois, industriels et opérateurs ont multiplié les initiatives, entre les transferts d’équipes de soignants et le transport de masques. L’essentiel du trafic actuel provient désormais du rapatriement sanitaire et du transport de matériel : des vols de ce type ont lieu presque tous les jours au sein de l’aéroport Paris-Le Bourget. En temps normal, ce sont entre 2 200 et 2400 vols sanitaires qui sont effectués chaque année au niveau de cet aéroport, soit 5% de son trafic, comprenant bon nombre de transports de greffons.
Les opérateurs s'impliquent
Les trains et les avions cargo ne sont donc pas les seuls moyens de transports engagés dans la lutte contre le Covid-19. Dassault Aviation a mis à disposition du ministère des Armées les services de deux avions d’affaires Falcon dans le cadre de l’opération Résilience, un Falcon 8X et un Falcon 900. "Capables de se poser sur de petits aéroports, par tous les temps et sans nécessiter d’infrastructures au sol, ils permettent d’acheminer très rapidement des équipes médicales ou du matériel, en France et dans le monde entier", souligne le groupe dans un communiqué. Même engagement du côté de Daher : le groupe familial prête deux avions TBM et leurs pilotes, depuis son site de Tarbes (Hautes Pyrénées), pour soutenir la démarche d’Aviation Sans Frontières.
Moins connus, les opérateurs aussi s’investissent contre le Covid-19. C’est le cas par exemple de JetFly, compagnie luxembourgeoise rachetée en 2010 par le pilote français Cédric Lescop avec un ex consultant, Maxime Bouchard. Avec son modèle économique atypique, l’entreprise opère désormais 28 avions (23 Pilatus PC-12 et 5 Pilatus PC24) détenus par quelque 250 copropriétaires et elle fait désormais partie du top 5 des plus grosses compagnies d’affaires européennes. En dix ans, son chiffre d’affaires est passé de 15 à 70 millions d’euros.
Une conversion peu commune
"Nous avons opéré plusieurs dizaines vols sanitaires ces derniers mois, notamment via l’initiative d’Aviation Sans Frontières, mentionne Cédric Lescop. Nous avons sollicité nos copropriétaires pour qu’ils fassent chacun le don d’une heure de vol et en 48 heures nous avons récolté 250 heures de vol gratuites pour les soignants, partout en Europe. Nous avons par exemple transporté gratuitement début avril des renforts d’infirmières et médecins entre Paris et Biarritz ou Marseille et Mulhouse." JetFly a également assuré plusieurs vols cargo gratuits avec un Pilatus PC-12 réaménagé spécialement pour transporter jusqu’à 40 cartons contenant un total de 80 000 masques, entre Milan et plusieurs provinces italiennes.
Clair Group, dont l’une des filiales est la compagnie AstonJet, est allé encore un cran plus loin, tablant sur une implication forte dans le domaine sanitaire qui pourrait en outre permettre de sauver l’entreprise : le groupe a créé en avril une division dédiée à la distribution de masques chirurgicaux, France Medics. Une conversion inédite pour cette entreprise de 150 personnes qui a généré 40 millions de chiffre d’affaires en 2019. "Au début de l’épidémie, parallèlement à notre activité, nous avons commencé à affréter des avions cargo important de gros volumes d’équipements sanitaires de Chine, raconte Charles Clair, le PDG du groupe. Puis début avril, voyant ces énormes volumes arriver, je me suis demandé pourquoi les PME ne méritaient pas aussi d’en recevoir. Car très rapidement, les professionnels de la logistique n’ont plus répondu qu’aux très grosses commandes."
Les masques, remède anti crise?
Il faut dire que Clair Group n’improvise pas totalement dans le domaine sanitaire. Le groupe est titulaire du marché public avec l’AP-HP pour le transfert de greffes depuis 2018. Il affrète des avions de Paris – depuis l’aéroport du Bourget – vers la province pour aller chercher les organes puis les ramène en région parisienne pour les patients de l’AP-HP. "Nous effectuons environ 450 missions de ce type par an, soit près de 1 000 vols, précise Charles Clair. Ce qui représente environ 30% du chiffre d’affaire de la compagnie aérienne."
Pour créer France Medics en un temps record, Clair Group a dû très vite s’adapter. En quelques jours, les salariés – qui ont accepté le projet dans une large majorité – ont développé un site internet, une plateforme logistique et ont rénové un étage inutilisé du bâtiment du groupe basé au Bourget. Le modèle économique ? France Medics achète des masques auprès d’un grand distributeur qu’il redistribue ensuite, via les services du transporteur DPD.
"J’ai annulé le chômage partiel de mes salariés et nous nous relayons jour et nuit pour assurer la distribution de masques à l’usage des petites entreprises, soutien Charles Clair. Nous venons par exemple de livrer 1 million de masques à Point P en seulement trois jours. Nous allons aussi livrer des thermomètres à McDonald's et nous pourrions faire de même pour d’autres entreprises." Son pari : alors qu’avec les aides de l’Etat l’entreprise essuie des pertes de 1 million d’euros par mois, la création de France Medics pourrait les réduire entre 500 000 à 600 000 euros par mois. "De quoi tripler notre espérance de vie", pronostique Charles Clair.
Un nouveau visage
Comment ces acteurs envisagent-ils la sortie de crise ? "Les gens risquent de moins voyager pendant de nombreux mois mais comme l’aviation d’affaires pourrait être en mesure de proposer des horaires plus libres et d’assurer des vols d’équipes avec une plus grande sécurité sanitaire, elle pourrait être assez sollicitée, veut croire Cédric Lescop. Alors que son usage est encore peu répandu en Europe, contrairement aux Etats-Unis, une nouvelle clientèle professionnelle pourrait donc émerger. Deux niches pourraient peut-être mieux résister à la crise : le très haut de gamme et l’entrée de gamme sur laquelle nous sommes positionnés."
La crise actuelle pourrait donc être l’occasion pour l’aviation d’affaires de se refaire une virginité, sur fond également de lutte contre les émissions de CO2. "Entre notre modèle économique basé sur le partage et nos avions plus respectueux de l’environnement, car peu gourmands en carburant, cela pourrait séduire de nombreux voyageurs", insiste Cédric Lescop. Le secteur a été jusque-là peu audible en matière d’empreinte carbone. "Les industriels et les opérateurs sont aussi conscients des enjeux environnementaux et de la nécessité de faire des efforts pour améliorer l’acceptabilité des avions d’affaires au sein de la société et du grand public", affirme Bruno Mazurkiewicz. L’épidémie de coronavirus pourrait en cela servir de catalyseur.



