Tenir coûte que coûte. Alors que l’aéronautique fait face à une crise sans précédent, qu’Airbus annonce 5 000 suppressions de postes en France dont 3 500 dans la région toulousaine, les acteurs économiques d’Occitanie resserrent les rangs et cherchent à éviter la casse. "Impossible de faire des pronostics sérieux au-delà de quelques semaines. Mais l’heure est grave et cela risque de durer", reconnaît Jean-Michel Ségneré, le PDG de l’entreprise familiale éponyme (17 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019, 160 emplois en France).
À Adé (Hautes-Pyrénées), la société travaille à 90 % pour l’aéronautique, principalement dans les pièces de structure, en rang 2 pour Airbus. Pour sauver la mise, elle cherche à se diversifier, en s’appuyant sur les compétences de ses équipes en mécanique de précision, tôlerie fine et assemblage de sous-systèmes. Ségneré vient ainsi d’industrialiser son premier distributeur de gel hydroalcoolique en acier inoxydable et prévoit de lancer sa propre marque de mobilier urbain.
Trouver des projets pérennes
Car la priorité est de trouver très vite de nouvelles sources de revenus. À l’image d’Aertec (23,5 millions d’euros de chiffre d’affaires, 35 salariés sur le site toulousain et une soixantaine détachée chez Airbus et ATR) qui a mis en service une ligne de production de masques grand public et dont l’une des équipes planche sur le développement de kits d’accessoires pour le caravaning. "Il faut être réactif", lance son président, Philippe Billebault.

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L’aveyronnais STS Groupe (104 salariés) avait, lui, déjà engagé une diversification. Mais sa machine à préparer l’aligot a également été victime de la crise. La société se tourne aujourd’hui vers d’autres marchés, comme la découpe de masques en tissu, de visières de protection et de ponchos pour les coiffeurs, tout en réfléchissant à des projets plus pérennes. "Nous travaillons sur la mise au point de pièces composites pour le médical et le matériel agricole", précise son gérant, Stéphan Mazars.
Chez Celso, à Bressols (Tarn-et-Garonne), spécialiste des mousses techniques pour les coussins de sièges de cockpit (53 salariés, 9,5 millions d’euros de chiffre d’affaires), l’aéronautique pèse à peine plus de 50 % du chiffre d’affaires. La société travaille aussi pour le médical, l’emballage, l’industrie des loisirs et le bâtiment. "Cette stratégie va nous aider à amortir le choc", se félicite Agnès Timbre, sa directrice générale.
D’autres sont prêts à franchir le pas. WeAre Group (150 millions d’euros de chiffre d’affaires, 1 300 salariés), à Montauban (Tarn-et-Garonne), s’apprête à lancer de nouvelles lignes de produits pour le médical ou les télécoms, tandis que l’ariégeois Recaero (52 millions d’euros de chiffre d’affaires, 658 salariés), spécialiste des pièces de rechange, prévoit d’accélérer des projets dans le spatial, mais aussi dans les kits de modification pour cabines et la réparation.
La dépendance des sous-traitants de la région, avec en moyenne 70 % de leur chiffre d’affaires réalisés dans l’aéronautique, se double souvent d’une dépendance forte à quelques donneurs d’ordres (jusqu’à 35 % réalisés auprès d’un seul client, selon l’Insee). "Les donneurs d’ordres, souvent donneurs de leçons, sont les premiers à privilégier la consolidation d’une supply chain entièrement dédiée à leurs besoins", déplore un chef d’entreprise.
Travailler main dans la main
"La priorité est de maintenir les compétences et les savoir-faire pour être encore plus fort quand le secteur repartira. Les dispositifs d’aides à la filière vont servir d’amortisseur, mais la recherche d’une diversification est une piste intéressante", explique, de son côté, Yann Barbaux, le président du pôle de compétitivité Aerospace Valley. Il y va de la survie d’une filière et de l’avenir d’un territoire considéré comme l’épicentre de l’aéronautique européenne. Le secteur emploie près de 90 000 salariés en Occitanie, dont plus de 50 % concentrés dans la grande agglomération toulousaine, où Airbus emploie à lui seul près de 26 000 personnes.
Avec la crise du Covid-19, l’activité de certains sous-traitants s’est effondrée brutalement de moitié. Les entreprises peinent à reprendre leur souffle, d’autant qu’Airbus a déjà annoncé une baisse des cadences de 33 %. Tous les experts le répètent, la reprise du secteur ne devrait pas intervenir avant 2023. Soutenir la filière est donc une urgence absolue. Pour Philippe Robardey, le président de la chambre de commerce de la Haute-Garonne et président de l’ingénieriste Sogeclair (185 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019, 1 650 salariés, dont 550 dans l’agglomération toulousaine), "il faut être lucide, il sera sans doute nécessaire de réduire la voilure". Le groupe vient d’ailleurs d’annoncer un projet de plan de sauvegarde de l’emploi pour sa filiale française Sogeclair Aerospace SAS où 245 postes sont menacés. "Mais il faut surtout être capable de se réinventer pour être plus compétitif, plus efficace et plus diversifié", ajoute le dirigeant. Le mot est une nouvelle fois lâché.
Services de l’État et de la Région, pôle de compétitivité, représentants du Gifas – le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales –, de l’UIMM – l’Union des industries et métiers de la métallurgie – et élus consulaires, tous travaillent main dans la main. La région vient d’annoncer une rallonge de près de 100 millions d’euros à son plan de soutien à l’aéronautique Ader 4 (2018-2021), déjà doté de 200 millions d’euros. "Ici, nous avons une longue pratique du travail collaboratif", rappelle Yann Barbaux. Les équipes d’Aerospace Valley multiplient d’ailleurs l’organisation de webinaires. "Un outil de networking qui a immédiatement rencontré son public", souligne Philippe Walter, le directeur délégué aéronautique du pôle. Présentation des mesures d’aides et d’accompagnement avec les partenaires institutionnels et financiers, réunions dédiées à l’exportation, à la défense, à la communication ou à la diversification, une trentaine de webinaires a été organisée depuis le 16 mars à destination des adhérents.
"En avril, nous avons mis en place une plate-forme de type market place pour recenser un besoin, une expertise, des produits, des solutions ou des capacités de production", précise Philippe Walter. Plus de 150 utilisateurs se sont inscrits. Côté diversification, des réunions ont été programmées pour faciliter les passerelles avec d’autres secteurs industriels, dont le comité stratégique de filière Industries des nouveaux systèmes énergétiques.
Relancer l’innovation
"Nous allons remettre du charbon dans la machine innovation", s’enthousiasme Philippe Walter. Une réflexion est engagée avec des équipes de l’aéroport de Toulouse-Blagnac pour identifier des produits et des services qui pourraient contribuer à redonner confiance aux salariés et aux voyageurs du transport aérien. À la rentrée, une journée technologique est prévue à Toulouse autour de l’hydrogène, qui devrait réunir industriels – dont des PME et start-up régionales – et laboratoires de recherche. L’Occitanie a de nombreux atouts dans ce domaine avec un plan régional Hydrogène vert doté de 150 millions d’euros pour la période 2019-2030. L’objectif est de faire émerger très vite de nouveaux projets. "Il y a certainement une opportunité à saisir dans les baisses de cadences pour relever un peu la tête du guidon", reconnaît Philippe Robardey. La filière régionale veut y croire. "Il y a peu d’endroits dans le monde où sont concentrés autant de savoir-faire pour concevoir et construire des avions", insiste Yann Barbaux. La crise pourrait être l’occasion pour la filière régionale de conforter ses bases et de relever le challenge de l’avion du futur.



