Elles développent les processeurs quantiques de demain, des propulsions pour les futures constellations de satellites, des membranes pour produire de l'hydrogène vert… En quelques années, les deeptechs ont fait irruption dans un domaine autrefois réservé aux grands industriels : l'innovation de rupture. Partant des travaux scientifiques des laboratoires de recherche, elles travaillent sur des technologies pendant des années pour les amener sur le marché. Combinant l'agilité des start-up à l'expertise des chercheurs, elles attirent de plus en plus d'investisseurs et s'imposent en acteurs incontournables de l'innovation pour l'industrie.
Le terme de « deeptechnologies » (« technologies profondes ») est apparu en 2015, sous la plume de Swati Chaturvedi, pour désigner des innovations « construites sur des découvertes scientifiques tangibles ou des innovations d'ingénierie ». Cette investisseuse californienne décrivait ainsi les objectifs poursuivis par ces jeunes pousses : « Elles tentent de résoudre de grands problèmes qui affectent réellement le monde qui les entoure. Par exemple, un nouveau dispositif ou une nouvelle technique médicale de lutte contre le cancer, l'analyse de données pour aider les agriculteurs à produire plus de nourriture, ou une solution d'énergie propre essayant de diminuer l'impact humain sur le changement climatique. »
Certains secteurs, comme le spatial, misent de plus en plus sur ces structures agiles qui font le pont entre la recherche fondamentale et l’industrie
Ce concept a depuis légèrement évolué comme l'explique Jean-Luc Moullet, le directeur général délégué à l'innovation du CNRS : « Aujourd'hui, le principe de deeptech peut se définir en trois points : un lien fort avec la recherche fondamentale, une technologie de rupture qui apporte un avantage significatif dans un domaine et des temps de développement généralement longs, de cinq à sept ans en moyenne. » Sept ans après son apparition, ce concept est devenu une réalité économique. Le cabinet Boston Consulting Group (BCG) n’hésite pas à considérer l’émergence de la deeptech comme une « quatrième vague d’innovation » qui succéderait à celles apparues depuis le XIXe siècle et portées par les révolutions industrielles, l’apparition des géants de l’informatique et l’écosystème des start-up de la Silicon Valley. Certains secteurs industriels misent de plus en plus sur ces structures agiles qui font le pont entre la recherche fondamentale et l’industrie, à l’instar du spatial qui opère sa mue vers le new space. La crise sanitaire liée au Covid-19 a également permis de montrer tout le potentiel de ces start-up dans les biotechnologies. La « success-story » de BioNTech et de ses vaccins à ARN messager, qui ont apporté en quelques mois une réponse à l’urgence sanitaire, témoigne de la pertinence de ce modèle.
Les solides atouts de la France
Au niveau mondial, les investissements dans les start-up de la deeptech se sont envolés ces six dernières années. Selon le BCG, ils sont passés de 15 milliards de dollars (14,2 milliards d’euros) en 2016 à plus de 62 milliards de dollars (59 milliards d’euros) en 2020. Une dynamique dans laquelle la France a voulu s’inscrire avec un objectif ambitieux: devenir l’une des principales nations de la deeptech mondiale à l’horizon 2025. Depuis 2019, Bpifrance est à la manœuvre d’un plan dédié. Doté d’un budget de 3 milliards d’euros, il vise à faire émerger dix licornes deeptechs en 2025. Exotec, spécialiste de la robotique mobile, est pour le moment la seule start-up à vocation industrielle à avoir atteint ce statut. La banque publique d’investissement se targue de financer près de 90% des start-up deeptechs françaises pour leur permettre de mettre le pied à l’étrier et a investi en 2021 un montant record de 569 millions d’euros, soit une hausse de 80% par rapport à 2020.
Dans cette course aux technologies de rupture, la France a de solides atouts à faire valoir. « Elle peut s’appuyer sur une recherche fondamentale de qualité, à l’origine de nombreux brevets, souligne Frédéric Capmas, le coordinateur d’Incub-Alliance, l’incubateur technologique et scientifique du cluster Paris-Saclay. Mais elle a aussi préparé le terrain en favorisant les passerelles entre les domaines de la recherche et l’entrepreneuriat. » En effet, l’Hexagone n’a pas attendu l’arrivée du concept de deeptech pour inciter ses chercheurs à passer de la paillasse à l’usine. En 1999, la loi innovation et recherche – ou loi Allègre, du nom du ministre de la Recherche de l’époque, Claude Allègre – a posé la première pierre de ce rapprochement entre les laboratoires de recherche et l’entrepreneuriat, notamment en favorisant la création de start-up. Ce dispositif permet aux chercheurs de créer leur entreprise et de combiner plusieurs statuts pour participer dans une certaine mesure au transfert des technologies vers le monde industriel. Dans les années qui ont suivi la promulgation de cette loi, de nombreux incubateurs (les incubateurs Allègre) ont vu le jour au cœur de grands centres de recherches comme l’ESPCI et des écoles de l’Institut polytechnique de Paris, devenues de véritables pépinières de start-up deeptechs. En 1999 a également été créé le concours d’innovation i-Lab. Porté par le ministère de la Recherche, il a permis de détecter et d’aider à la création de 2081 entreprises issues de travaux de recherche.
Florent Robert / Industrie & Technologies Stratégie industrielle
En 2012, un autre dispositif a vu le jour : les sociétés d’accélération et de transfert de technologies (Satt). Ces filiales des établissements de recherche sont chargées de détecter et d’évaluer les inventions en maturation dans les laboratoires de la recherche publique pour les amener vers les entreprises. Au nombre de 13, elles misent sur leur maillage territorial pour remonter les technologies les plus pertinentes du terrain. « Les Satt sont aujourd’hui les premières briques de l’écosystème deeptech qui est en train de se structurer en France, souligne Caroline Dreyer, la présidente du réseau des Satt. Nous échangeons régulièrement avec Bpifrance et nous avons lancé en 2021 l’événement Deeptech Connect pour favoriser la mise en relation entre les start-up et les investisseurs. » Malgré ces dispositifs, les passages des chercheurs vers l’entrepreneuriat sont encore jugés trop timides. « Parmi les start-up accompagnées par Bpifrance, les spin-off des laboratoires de recherche sont encore minoritaires», déplore Pascale Ribon, la directrice deeptech de la banque publique, « mais on assiste peu à peu à une acculturation des chercheurs à l’entrepreneuriat. La création de start-up est désormais perçue comme un moyen de valorisation des travaux de recherches au même titre que les publications scientifiques. »
Reste que si les dispositifs d’amorçage des start-up deeptechs sont aujourd’hui bien balisés, la route est encore longue avant la mise sur le marché. Le bât blesse le plus souvent lors du passage à l’échelle industrielle et la construction du premier site pilote. « Les investisseurs se montrent généralement frileux à ce moment», explique Frédéric Capmas. Dans le cadre de France 2030, le gouvernement a donné un nouvel objectif: installer une centaine de sites industriels deeptechs à l’horizon 2030. Une ambition assortie d’un budget supplémentaire de 2,3 milliards d’euros. « C’est une mesure forte qui montre la place des deeptechs dans la stratégie industrielle actuelle, commente Pascale Ribon. Il y a un enjeu de compétitivité fort sur ces technologies. Elles permettront l’implantation d’usines innovantes sur notre territoire.» Une vision que partage Jean-Luc Moullet : « Il y a des perspectives intéressantes de réindustrialisation avec ces nouvelles technologies. Car c’est avec elles que l’industrie française pourra tirer son épingle du jeu par rapport à la concurrence internationale.»
Les biotechnologies, premières de cordée
Représentant plus de 40 % des créations annuelles de start-up, les biotechnologies constituent une part importante de l'écosystème deeptech. La crise sanitaire les a propulsées sur le devant de la scène, que ce soit pour la mise au point des vaccins innovants à ARN messager, avec BioNTech, ou la recherche de traitements, tels les anticorps polyclonaux de Xenothera. Actives depuis une vingtaine d'années, les biotechs sont les pionnières de la deeptech. Elles font désormais partie intégrante de la pharmacie, portant le risque de l'innovation de rupture pour les grands laboratoires qui les rachètent ou s'allient avec elles, une fois que leurs médicaments et traitements ont fait leurs preuves. Contrairement à d'autres secteurs industriels, « la vallée de la mort », c'est-à-dire le temps de développement du produit jusqu'à sa mise sur le marché, est une contrainte plus facilement acceptée parles acteurs économiques. « Les étapes de développement des biotechs sont très cadrées, avec de nombreuses phases d'essais cliniques, explique Christophe Pannetier, le cofondateur et directeur scientifique de BforCure, qui conçoit des systèmes de bio-détection. Ce chemin balisé permet de mieux accepter le temps long du développement. »



