Reportage

Comment Safran progresse dans sa conquête du marché indien

En ouvrant des usines à Bangalore et Hyderabad, Safran se positionne pour mieux fournir les compagnies aériennes et les armées indiennes.

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L’usine Electrical & Power à Hyderabad produit des câblages comme ici des harnais électriques pour le fuselage du Rafale.

Compositions multicolores de pétales de fleurs pour accueillir les hôtes, spectacle de danse indienne, cordelettes de coton allumées puis trempées dans l’encens avec les représentants des autorités locales… En juillet 2022, Safran a sacrifié aux coutumes locales pour inaugurer ses nouveaux sites de production situés à Hyderabad, dans l’État du Télangana. Dans la zone aéroportuaire en plein développement, les deux usines flambant neuves du motoriste n’ont rien à envier à ses établissements en Europe et en Amérique du Nord : architecture moderne, alimentation par panneaux photovoltaïques, parc de machines-outils et outillage industriel dernier cri, sécurisation du site renforcée… Ici, le « Make In India » cher au Premier ministre Narendra Modi sera fait au niveau d'exigence de l'industrie aéronautique française.

Aux postes de pilotage des machines à commande numérique qui percent et usinent les pièces de métal, un personnel presque intégralement indien. Dans leurs T-shirts bleus au logo de Safran, les techniciens sont déjà opérationnels. Ils fabriquent des anneaux métalliques d’étanchéité pour moteurs, des pièces sophistiquées nécessitant des opérations d’usinage, de tournage et de fraisage complexes. « Certaines pièces exigent une précision de l’ordre de 100 micromètres », explique l’un des techniciens en anglais, la langue commune dans l’usine.

Le pied sur l’accélérateur

La montée en puissance de l’usine est ambitieuse : en trois ans, elle espère atteindre sa pleine cadence et livrer 10 000 pièces par an aux autres sites du groupe, positionnés plus en aval dans les opérations d’assemblage des moteurs. Après soixante-cinq ans de présence en Inde, Safran met le pied sur l’accélérateur. «Nous ouvrons un nouveau chapitre de nos relations avec l’Inde», s’enthousiasme son directeur général Olivier Andriès. À l’occasion d’une visite de plusieurs jours début juillet à New Delhi, Hyderabad et Bangalore, le dirigeant a annoncé un investissement global de 200 millions d’euros, dont 150 pour un futur centre de maintenance de son moteur d’avion court-courrier, le Leap. « Avec une capacité de réparation de 300 moteurs par an, ce sera notre plus grand atelier de réparation au niveau mondial », précise-t-il. Il devrait employer 1 000 ingénieurs et techniciens à terme. Avec le lancement de l’ensemble de ces nouvelles activités, Safran espère tripler d’ici à 2026 un effectif indien de 750 collaborateurs aujourd’hui.

Comment expliquer une telle accélération ? Les occasions de business sont à l’échelle du pays-continent et de sa population : immenses. Le trafic aérien est en pleine explosion en Inde. Les tarmacs sont couverts d’appareils de compagnies low cost comme Air Asia, Indigo, Vistara, les terminaux comme celui de Bangalore s’agrandissent pour doper leurs capacités, les avions font le plein de passagers. Le trafic devrait doubler dans les vingt prochaines années et faire de l’Inde le troisième marché domestique mondial après la Chine et les États-Unis. Déjà, les compagnies indiennes commandent à Airbus et Boeing de nouveaux appareils par centaines. De quoi faire le bonheur de celui qui les motorise. Le groupe a 1 500 moteurs Leap en carnet de commandes auprès de compagnies locales dans cette région du monde.

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Investissements compensatoires

Ces investissements répondent aussi aux engagements de Safran, à la suite de la vente de Rafale à l’Inde en 2016. En tant que fournisseur du moteur M88 de l’appareil, Safran s’est ainsi engagé à développer des productions locales pour une valeur équivalente à 50 % du montant du contrat. La création, en 2018, de l’usine d'Hyberabad, qui produit des câbles électriques aéronautiques, s’inscrit également dans cette logique d’investissements compensatoires. Ses 150 salariés produisent essentiellement pour l’export : des câbles de fuselage de Rafale pour l’usine de Dassault Aviation à Argenteuil (Val-d’Oise) et bientôt pour son futur jet Falcon 10X, ainsi que les harnais moteurs du Leap pour les sites français du groupe.

Autre raison essentielle à cette accélération en Inde : la recherche de compétitivité. À compétences similaires, les salaires y sont bien inférieurs à ceux pratiqués en Europe et aux États-Unis. Là, le salaire d’un opérateur débutant s’élève en moyenne à 250?dollars, celui d’un ingénieur à 500 dollars. Les ambitions de Safran s'illustrent également dans le domaine militaire. Sur fond de tensions croissantes avec son voisin chinois, l’Inde ne cesse de rehausser ses dépenses d’armement (+ 33 % entre 2012 et 2021). À New Delhi, Olivier Andriès a rencontré, début juillet, le ministre indien de la Défense, Rajnath Singh. Depuis, la presse locale évoque la possibilité pour l’industriel français de motoriser le futur avion de combat de cinquième génération que l’Inde souhaite concevoir elle-même.

« L’Inde est le pays de l’investissement patient », rappellent toutefois les dirigeants de Safran. Patient mais payant. Qui sait que Safran fournit l’essentiel des moteurs d’hélicoptères légers militaires de la flotte indienne ? Que le groupe équipe 600 avions de combat en systèmes de navigation inertielle mais également des navires, des sous-marins, des chars avec des systèmes optroniques ? Pour mémoire, l’appel d’offres Rafale avait mis près de dix ans avant d’aboutir à la signature d’un contrat. Les affaires s'accélèrent même pour le groupe français. Comme le montre l’accord signé, le 8 juillet, avec le groupe aéronautique local Hindustan Aeronautics (HAL) pour constituer une nouvelle société commune dans le segment des moteurs d’hélicoptères. Les deux partenaires vont développer, fabriquer et maintenir ensemble le moteur qui équipera les futurs hélicoptères lourds indiens.

Faut-il voir dans ce succès une nouvelle retombée des engagements de Safran à se développer en totale adhésion avec la politique de «Make In India» ? Sûrement. Et ce ne sera par le dernier, au vu des ouvertures offertes par le pays. 

Des transferts de technologies de longue date

Surfant sur les bonnes relations entre Paris et New Delhi, Safran est ouvert aux transferts de technologies demandés par les Indiens. Et ceux-ci en ont déjà bénéficié de manière très concrète. La France a eu un rôle essentiel pour que l’Inde accède au rang de puissance spatiale en n’hésitant pas à transférer vers les Indiens une partie de son savoir-faire en matière de moteurs de fusées. Ainsi, l’un des premiers appareils spatiaux indigènes, le moteur Vikas développé dans les années 1970, est un dérivé direct du Viking des premières fusées Ariane. Ces transferts se sont poursuivis dans l’armement, avec les industriels Hindustan Aeronautics (HAL) et Bharat Electronics (BEL), notamment dans les technologies de navigation. Résultat : le français s’impose comme un équipementier majeur des armées, fournissant l’essentiel des moteurs d’hélicoptères légers militaires de la flotte indienne et les systèmes de navigation inertielle de 600?avions de combat.

 

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