L’anecdote tient de la légende industrielle moderne, dite et répétée, sans que l’on sache vraiment si elle est avérée. Au début des années 2000, un Airbus A320 aurait disparu des écrans radars en Chine pour être éparpillé façon puzzle et inspirer ce qui deviendrait le C919 de Comac, lancé en 2008. L’histoire consacre le cliché d’un pays asiatique prêt à tout pour piller des technologies européennes. Info ou intox ?
L'histoire est bel et bien vraie. «Ce n’est pas une légende urbaine, confirme un haut dirigeant du secteur aéronautique en activité, au cœur des enjeux d’espionnage industriel. Au moins un avion vendu à cette époque à une compagnie aérienne chinoise n’a jamais été officiellement enregistré. Il a sans aucun doute servi à Comac pour développer son appareil.» Entré en service en Chine en 2023, le C919 de Comac – qui cherche à déstabiliser le duopole Airbus/Boeing sur le segment des monocouloirs – doit donc bien sa ressemblance à l’A320 à une volonté délibérée de copie.
«L’avion disparu a été démonté dans un hangar près de Pékin, soutient également Alain Juillet, président d'honneur de l'Académie de l'Intelligence Economique et ex directeur du renseignement au sein de la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). Cela a permis à la Chine de savoir comment Airbus avait construit son avion.» Et le dirigeant d’ajouter que l’appareil subtilisé avait fourni les données permettant de réaliser des pièces de rechanges non homologués mais vendues moins chères aux compagnies aériennes utilisant cet avion. Un acte d’espionnage qui n’a pas empêché Airbus d’implanter une ligne d’assemblage final de l’A320 à Tianjin en 2008, arguant que l‘objectif est de garder en permanence un coup technologique d’avance.
Ce cas de copie est loin d’être isolé dans l’aéronautique civile, souvent le fait des nations aux grandes ambitions aéronautiques que sont la Russie et la Chine. Dans les années 70, le Concorde avait été copié par les Russes qui avaient développé le Tupolev Tu-144, surnommé «Concordski». Plus récemment, la réplique d’un «TBM chinois» ne laissait guère doute quant à sa source d’inspiration, fait-on savoir aujourd’hui chez Daher. Côté américains, la guerre économique se résume avant tout à mettre des bâtons dans les roues, notamment via des lois extraterritoriales.
Les avionneurs ont si bien conscience des risques d'espionnage que certains n’hésitent pas à leurrer leurs potentiels copieurs lors du lancement de leurs programmes, à grands renforts de data centers remplis de fausse documentation technique. Signe de la maturité grandissante de l’industrie aéronautique en Chine : ces dernières années, les cyberattaques chinoises ont avant tout ciblé les données de certification, histoire de prendre du galon en la matière pour le C919. L’histoire, plus discrète, se répète.



