Lundi 25 novembre, Hennessy (propriété du groupe LVMH) annonçait la suspension de son projet d’envoi de cognac en vrac en Chine pour embouteillage, une stratégie envisagée pour contourner une surtaxe de 35 %. La maison justifie cette décision par un « contexte d’évolution favorable », mentionnant une visite du Premier ministre Michel Barnier en Chine, tout en déclarant suivre « de très près l’évolution de la situation politique et diplomatique ».
Suspendu, certes, mais pas abandonné, constate Matthieu Devers, délégué de la Confédération générale du travail (CGT) chez Hennessy : « Aujourd’hui, le sentiment partagé par les salariés est surtout un sentiment encore mitigé. » Il va jusqu’à parler d’un « coup de poignard » porté par la maison presque tricentenaire, ajoutant que « cette confiance s’est détruite ; c’est quelque chose qu’on n’aurait jamais imaginé ».
Si cette suspension apaise temporairement les tensions après une mobilisation des salariés devant le siège de la maison la semaine précédente, la question du lieu d’embouteillage reste au cœur des débats. Une bataille s’engage pour préserver la tradition et l’intégrité du nectar charentais.
Savoir-faire contre économie
On apprécie le degré de sensibilité d’un sujet en proportion de l’acceptation de prise de parole publique. Le sujet est particulièrement sensible, comme en témoigne le communiqué du Bureau national interprofessionnel du cognac (BNIC) daté du 18 novembre. Celui-ci précise que l’organisme « n’a vocation à commenter ni les stratégies individuelles des entreprises, ni les mouvements sociaux qui pourraient y être liés ». Pourtant, la phrase suivante nuance cette position : le BNIC admet que, « face à la dégradation constatée, certaines maisons pourraient être contraintes d’explorer toutes les pistes pour maintenir la présence de l’appellation sur le marché chinois, afin de limiter les impacts négatifs sur la filière et la région ». Puis, il y a cet interlocuteur, qui ne souhaite pas que son nom apparaisse et qui chuchote presque au téléphone. Les mots sont dits avec une petite voix, mais la conviction est forte. Sans assumer publiquement, le BNIC ne voit vraiment pas où est le problème. Et voit plutôt dans la mobilisation syndicale un enjeu électoral, et des syndicalistes qui « s’agitent quand ça leur plaît pour faire passer des messages politiques ».

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Pour Matthieu Devers, le problème dépasse la stratégie économique : il touche à l’emploi local. Il craint que l’embouteillage hors de France entraîne la délocalisation progressive des industries annexes, telles que la verrerie, le bouchonnage et la décoration des bouteilles. « Les entreprises de l’écosystème sont extrêmement inquiètes et très attentives à ce qui va se passer dans les maisons de cognac », explique-t-il, redoutant une désindustrialisation du bassin cognaçais. Une source anonyme du BNIC relativise ces inquiétudes et parle même d’hypothèse « utopique », citant l’exemple du scotch whisky, produit en Écosse et embouteillé ailleurs. Partant de l’hypothèse que les maisons de cognac feront produire les matières sèches (bouteille, étiquette, bouchon) sur le territoire charentais et enverront le tout en Chine, « cela aurait toutes les chances d'accroître la production in fine. Mais, c'est un argument qui est un petit peu compliqué à entendre parce que ce n’est pas naturel ». « Utopique », c’est aussi la réaction de Matthieu Devers, mais dans le sens inverse. Selon lui, cela donne aux maisons l’argument parfait pour justifier une délocalisation à terme de la production des matières sèches, sous couvert de réduction des coûts.
Autre enjeu majeur : la préservation du savoir-faire. Avant d’établir les taxes, les autorités chinoises ont imposé une enquête antidumping aux maisons, perçue par Matthieu Devers comme une tentative d’accéder à des informations sensibles sur les process de fabrication. « En délocalisant l’embouteillage en Chine, on leur offre les clés de notre savoir-faire, avec des risques accrus de contrefaçon et de perte de maîtrise sur la qualité. » L’employé d’Hennessy va plus loin et explique avoir demandé aux intelligences artificielles (IA) génératives ce qu’impliquerait une délocalisation du conditionnement. Réponse : risque de contrefaçon, perte de qualité, de savoir-faire et de la maîtrise des process.
Et le luxe dans tout cela ?
Enfin, c’est l’image même du cognac qui est en jeu. Contrairement à l’armagnac ou au calvados, ce spiritueux est perçu comme un produit haut de gamme, valorisé pour son caractère « made in France ». « Vous pouvez prendre tous les meilleurs éléments, mais avec les conditions de travail en Chine et l’empreinte carbone que cela implique, l’aspect luxe est d’office perdu », insiste le délégué syndical. Une dimension qui profite pourtant à Hennessy et aux autres maisons de cognac, socle sur lequel elles ont construit la renommée de leur produit en le produisant et en l’embouteillant depuis presque 300 ans à proximité des bords de la Charente. Pourtant, le transport en vrac du cognac n’est pas un fait nouveau, bien qu’il ait été marginal et destiné à des usages spécifiques, comme l’ingrédient dans des assemblages. Au BNIC, on souligne que des flux commerciaux existent depuis des siècles : « Parfois pour des embouteilleurs en Belgique ou encore pour bonifier les brandies allemands. Cela fait partie de la tradition. »
Mais ce qui se joue aujourd’hui avec l’envoi du cognac en vrac en Chine dépasse largement les quelques litres concernés. Matthieu Devers envisage un recours auprès de l’Institut national de l'origine et de la qualité (Inao) pour imposer l’embouteillage à Cognac dans le cahier des charges de l’AOC. « Nous serons reçus jeudi 28 novembre par le président du BNIC, ce sera la nature de notre demande », explique-t-il. Il met en avant l’exemple d’autres appellations prestigieuses : « On le fait pour le champagne, cela existe aussi pour le porto. Ces appellations incluent la protection de l’embouteillage local. Notre demande va dans ce sens. » Cependant, il reconnaît les obstacles liés au cadre européen : « Malheureusement, on sait qu’on est confronté au marché libre et à la concurrence. Cela complique l’inscription de cette exigence dans une AOC. »
Malgré ces difficultés, Matthieu Devers reste déterminé à défendre cette cause. « On va se battre pour que cela devienne une reconnaissance officielle et qu’il y ait des avancées. À terme, nous espérons que les maisons de cognac s’engagent à certifier et garantir qu’elles continueront de produire et d’embouteiller localement dans le bassin cognaçais. » La bataille ne fait que commencer.



