Les experts du BEA se mettent peu à peu à l’intelligence artificielle. Le BEA ? Le Bureau d’enquêtes et d’analyses, chargé d’élucider les circonstances des accidents d’avions civils, dès lors qu’ils se déroulent en France, impliquent une compagnie aérienne tricolore ou concernent un appareil de conception ou de construction française. Popularisée par le film «Boîte Noire» avec Pierre Niney, la soixantaine d’experts – sur 84 salariés – ausculte les restes d’aéronefs via une batterie d’équipements hébergés dans leurs locaux du Bourget (Seine-Saint-Denis). Et l’IA commence à les aider dans leurs investigations.
«Nous regardons ce que l’intelligence artificielle peut nous apporter, nous avons plusieurs projets en cours en interne», relate Pierre-Yves Huerre, le directeur du BEA, lors d’un visite organisée jeudi 20 mars pour l’association des journalistes aéronautiques (AJPAE). Pas de précipitation pour autant dans le déploiement de l’IA au sein des équipes d’experts, répartis entre ceux spécialisés dans l’analyse des enregistreurs et ceux qui scrutent les matériaux. Le long travail d’enquête du BEA – dont le budget annuel avoisine 4 millions d'euros – se borne à réunir des faits, pas à échafauder des hypothèses. Mais l’IA apporte de l’eau au moulin des enquêteurs…
Un outil de transcription déjà en place
C’est pour la retranscription des bandes sonores issues des enregistreurs dits CVR (pour Cockpit Voice Recorder) que l’intelligence artificielle a entamé ses débuts au sein du BEA. Une opération cruciale qui se déroule dans une salle d’écoute ad hoc où un vaste écran donne à voir chacun des canaux d’enregistrements (pilote, copilote…). Un recours d’autant plus bienvenu que la durée des enregistrements est passée de 2 à 25 heures dans les avions commerciaux en 2021. «Depuis trois ans, nous nous faisons aider par un automate de retranscription des voix qui réalise environ 90% du travail, détaille Jean-Philippe Bouillon, enquêteur spécialiste des écoutes. Il identifie en outre les phases de vol d’intérêt. Ses performances sont vraiment intéressantes.»
Le nom de cet outil dopé à l’IA : Trap. Concocté en interne, son développement a été réalisé à partir de modules d’IA disponibles en open source. «Nous l’avons enrichi avec de très nombreux résultats de retranscriptions réalisés par le passé pour l’adapter à nos besoins spécifiques», détaille Jean-Philippe Bouillon. Pour l’heure, Trap est capable de retranscrire le français, l’anglais et l’espagnol. Au-delà des voix, l’IA pourrait aussi aider à l’attribution des différentes fréquences sonores issues du bruit environnant, tel que celles générées par les moteurs. «Il y a parfois des richesses harmoniques que l’on ne maîtrise pas bien, admet l’expert. L’IA pourrait identifier des constantes, ce qui nous permettrait de nous concentrer sur ce qui relève de l’anomalie.»

- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
- 95.92+1.23
9 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
- 58.7+6.53
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
Du côté du pôle «structure, équipements et moteurs», entièrement rénové en 2023, le recours à l’IA reste encore timide. Elle pourrait muscler les logiciels de visualisation issue de la tomographie par rayons X, qui permet d’observer les pièces en trois dimensions et même en tranches. «Cela ouvrirait la voie, par exemple, à la détection plus fine de porosité dans les matériaux, pour les composites notamment, souligne Stéphane Otin, enquêteur spécialiste de l'analyse des matériaux. Ce qui peut au final faciliter des conclusions sur d’éventuels problèmes de fabrication d’une pièce.» L’IA pourrait aussi à l’avenir contribuer à l’analyse des causes de rupture de la matière, pour déterminer si elle provient d’une fatigue localisée ou d’un choc brutal.
Eviter les fuites de données sensibles
Au-delà des analyses fines au niveau des enregistrements et des morceaux d’épaves, l’IA a de bonnes chances de s’immiscer ces prochaines années dans le travail d’investigation global des enquêteurs du BEA. «L’IA pourrait faciliter des requêtes thématiques dans nos bases de données et faciliter des recherches d’informations notamment pour détecter des similarités avec des événements passés», pronostique Christophe Menez, chef du département technique au BEA. D’autant que les sources de données manipulées par les experts sont très hétérogènes, qui vont des photos aux vidéos, en passant par des rapports, des données radars, des documents techniques…
En bout de chaîne, des réflexions ont été lancées au sein du BEA pour évaluer dans quelle mesure l’IA pourrait participer à pré rédiger certaines parties des rapports, sur la base de données factuelles. De quoi réduire les délais entre l’accident et la publication du document final, lesquels peuvent dépasser les deux ans dans certains cas ? Malgré ces promesses, la prudence reste de mise. «La crainte, c’est que des données confidentielles, utilisées pour des enquêtes, ne fuitent à l’extérieur, prévient Christophe Menez. L’enjeu sera de toujours contrôler la manière dont les données seront stockées.» Le moteur du logiciel de retranscription du BEA est d’ailleurs hébergé en interne.



