Rares sont les entreprises qui peuvent se targuer d’envoyer leurs produits sur la Station spatiale internationale…tout en construisant des bateaux. iXlue est de celles-ci. Discrète, cette société de (très) haute technologie s’est taillé, depuis sa naissance en 2001, une solide réputation dans les secteurs de la navigation, du maritime et de la photonique.
L’entreprise – qui fabrique des bateaux autonomes, des systèmes de cartographie des fonds marins, des dosimètres ou encore des sismographes – étend son champ d’activité. Le 20 mai, elle a annoncé l’acquisition de deux sociétés bordelaises spécialistes de la photonique, Kylia et Muquans - pour un montant non communiqué. L’objectif ? Devenir un leader européen de la photonique et des technologies quantiques.
100 % de la production en France
"La manipulation des photons figure dans notre ADN, présente Thomas Buret, directeur-général de cette entreprise de 750 personnes et 150 millions d’euros de chiffre d’affaires. Nous sommes convaincus que ce domaine abrite énormément de choses à découvrir et d’innovations, sur les technologies quantiques évidemment, mais aussi sur les lasers ou les télécommunications optiques spatiales."
Déjà, la photonique permet à iXblue de concevoir "les meilleures centrales inertielles du monde", selon son directeur. Ces dispositifs, qui équipent par exemple des tunneliers, la fusée Ariane et les navires et sous-marins de Naval Group, permettent de se localiser précisément, sans recours à aucun élément extérieur.
On les retrouve aussi dans les navires autonomes de la société, utilisés pour cartographier des fonds marins. Un de ces drones marins, nommés Drix, navigue actuellement au large de Saint-Pierre-et-Miquelon à la recherche de l’épave du Ravenel, chalutier disparu avec ses 14 membres d’équipage en 1962.
Pas étonnant, donc, que l’entreprise se rapproche des deux sociétés spécialistes du domaine. A Pessac, Kylia développe des composants optiques utilisés dans les télécoms, la métrologie et le spatial : c’était un client et partenaire d’iXblue sur certains projets industriels et de recherche. Les deux sociétés ont collaboré sur la conception de mesureurs de distance laser ultra-précis, de Lidar destinés à équiper des éoliennes et participent à un projet commun financé par le CNES… "Il y a des milliers de liens entre nous", exagère Thomas Buret, qui cite encore une collaboration sur le micro-positionnement au sein de l’université de Besançon.
La NASA parmi ses clients
Installée à Talence, Muquans était une cliente d’iXblue. Elle intègre certains de ses composants dans ses gravimètres quantiques, des instruments capables de mesurer avec une précision extrême la pesanteur, commercialisés au rythme de quelques unités par an, pour plusieurs centaines de milliers d’euros. La pépite "commercialise aussi des lasers utilisés dans les laboratoires de recherche sur les atomes froids", souligne Thomas Buret. Ils sont par exemple utilisés par Pasqal, start-up francilienne qui développe un ordinateur quantique sur cette technologie, aussi appelée des atomes neutres.
Au-delà d’une simple relation client-fournisseur, les entreprises avaient déjà noué un lien académique : iXblue finance depuis 2015 un laboratoire commun au Laboratoire photonique, numérique et nanosciences (LP2N) de l’Institut d’optique d’Aquitaine… dont Muquans est une spin-off. Le sujet ? L’usage des technologies quantiques dans les systèmes de positionnement.
Les neuf sites d’iXblue – passés à onze depuis la double acquisition – couvrent une bonne partie du territoire, de Besançon (Doubs) à La Ciotat (Bouches-du-Rhône), en passant par Brest (Finistère) et Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Locale, l’entreprise n’en est pas moins internationale : 80 % de son chiffre d’affaires est réalisé à l’étranger. La société compte parmi ses clients les garde-côtes norvégiens, la marine polonaise, l’institut océanographique américain, mais aussi la NASA, avec lesquels elle reste en contact étroit, notamment grâce à ses 11 filiales internationales commerciales et de support.
"Nous sommes fiers d’être d’excellents ingénieurs et chercheurs, mais aussi d’avoir créé un outil industriel de qualité, affirme le DG sans fausse modestie. Toute l’ingénierie et la production sont en France, ainsi que 70 % de nos approvisionnements." Derrière chacun de ses sites, des spécialisations variées, du chantier naval à l’usine de fibre optique de haute précision. "Nous estimons qu’il faut maîtriser l’ensemble de la chaîne pour proposer des produits uniques, avec les meilleures performances, argue-t-il. Cela nous permet aussi d’être agiles, de mettre nos idées en œuvre rapidement."
Des technologies critiques
C’est sur cette agilité que repose l’activité d’innovation de la société, qui dépose en moyenne 30 brevets par an – dont plus du tiers concernent les technologies de navigation autonome – et qui réinvestit 20 % de son chiffre d’affaires en R&D. "Investir dans l’innovation est une manière très efficace de créer de la valeur, estime Thomas Buret. Mais lorsque l’on a l’opportunité d’acquérir une nouvelle technologie, que cela fait sens au niveau économique et technologique, il faut en profiter."
Ainsi, iXblue estime qu’un tiers de sa croissance se fait en externe. Avec toujours une condition : "Il faut que les équipes s’entendent bien, que les cultures d’entreprises soient compatibles", relate le DG. Avec Muquans et Kylia, ce "n’est pas qu’un simple rapprochement capitalistique : nous avons pris le temps de créer une proximité avec les équipes, de comprendre leur marché et les opportunités qu’il représentait", continue-t-il, se disant confiant sur la "pollinisation croisée" qui suivra l’intégration des technos et compétences des deux pépites.
Se faisant, iXblue garde aussi la main sur des technologies critiques, voire stratégiques. "La maitrise de technologies critiques a une valeur", affirme Thomas Buret, rappelant l’importance qu’une "entreprise tech maîtrise ses technos". Il explique : "Nous nous engageons à maintenir et faire évoluer nos produits pendant de nombreuses années, nous devons le faire en toute indépendance. Nous équipons des sous-marins, des satellites d’observation de la terre, des systèmes de positionnement d’éoliennes en mer… nous n’avons pas le droit à l’erreur."
Cette affirmation est aussi vraie sur les technologies quantiques, dont iXblue vise à devenir un nouveau poids lourd européen. Lors de sa présentation du plan dédié au secteur, Emmanuel Macron a rappelé l’importance des technologies habilitantes pour la souveraineté nationale : celles de Muquans en font partie.



