Jean-Sébastien Kersaint Tournebize le confie à demi-mot : il a intégré en février la première promotion de Quantum, la nouvelle majeure de l’Epita focalisée sur les technologies quantiques, alors que le sujet ne l’intéressait que depuis quelques mois. «J’ai cherché à en savoir davantage lorsque le physicien Alain Aspect a reçu un prix Nobel pour ses recherches sur l’intrication quantique, raconte ce passionné de mathématiques. Depuis, j’ai pris conscience du challenge que représente cette discipline, qui va sûrement permettre de résoudre des problèmes vieux de plusieurs dizaines d’années.»
Les écoles d’ingénieurs françaises ont bien compris qu’elles ne pourraient pas ignorer le regain d’intérêt que les technologies quantiques suscitent aujourd’hui. Polytechnique, CentraleSupélec, Télécom Paris… Nombre d’entre elles proposent déjà des cours d’initiation, des options, voire de véritables spécialisations. «La récente montée en puissance des start-up françaises du secteur prouve que tout s’accélère. Il est nécessaire d’anticiper les besoins croissants en matière de compétences», explique Axel Ferrazzini, le responsable de la majeure Quantum de l’école privée d’ingénieurs, qu’il présente comme «la formation la plus ambitieuse d’Europe».
Des programmes construits avec les pépites du quantique
Cette dernière ne compte pour l’instant que 16 étudiants, mais l’école prévoit de doubler l’effectif, enthousiaste face aux retours des futurs diplômés et sereine quant à leur insertion professionnelle. Le gouvernement vise 16 000 emplois dans la filière quantique d’ici à 2030, et la majorité des postes à pourvoir restent à ce jour vacants. «Les talents sont rares. Leur expertise sera donc valorisée au sein des entreprises, qui savent qu’elles seront en retard si elles ne s’emparent pas du sujet», rapporte le responsable.
Il précise d’ailleurs avoir bâti le programme de la majeure main dans la main avec les pépites du domaine et les grands groupes, afin que les intervenants puissent «former le type de profil qui leur manque». Axel Ferrazzini déplore que la plupart des offres d’emploi sur le marché du quantique s’adressent principalement aux titulaires d’un doctorat en physique, et se concentre déjà sur l’étape d’après. «Les entreprises ont aussi besoin d’ingénieurs pour implémenter ces solutions, pour créer, notamment d’un point de vue informatique», estime-t-il.
Une formation initiale en gestation à Grenoble
Mais l’enseignement privé risque de ne pas pouvoir répondre seul à la demande exponentielle. Piloté par l’université Grenoble Alpes (Isère), le projet QuanTEdu-France a justement pour ambition d’embarquer l’enseignement supérieur public dans l’aventure des technologies quantiques. Ce consortium de 21 établissements a été sélectionné dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt «Compétences et métiers d’avenir», et a obtenu près de 60 millions d’euros de subvention publique pour la période 2022-2027. «Cela peut paraître peu par rapport au 1,8 milliard d’euros du plan quantique français, mais cette enveloppe est en réalité énorme : c’est la première fois que le secteur décroche un tel montant pour la formation», s’enthousiasme Franck Balestro, le coordinateur du programme QuanTEdu-France.
Le principal objectif consiste à structurer une offre de formation initiale. Un projet qui commence à porter ses fruits, puisqu’il a permis à 1 000 étudiants d’intégrer un master à forte dominante quantique en deuxième et troisième année en 2022. Le consortium prévoit également le financement de thèses, la mise en place d’actions de sensibilisation pré-universitaire et de vulgarisation grand public ou encore le développement de mobilités étudiantes, afin notamment de favoriser les approches interdisciplinaires.
«Nous souhaitons montrer aux étudiants le vaste champ des possibles, précise Franck Balestro. Choisir la voie du quantique ne vous enfermera pas dans le milieu académique toute votre vie. Le monde des industriels et des start-up s’ouvre à vous !» Si ces compétences sont recherchées, c’est aussi qu’elles nécessitent de savoir jongler entre plusieurs domaines en faisant preuve d’une grande rigueur. «Je n’avais pas étudié la physique depuis ma première année à l’école, reconnaît Jean-Sébastien. J’ai tout de suite senti la différence de niveau.»

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3722 - Septembre 2023



