L'Usine Nouvelle. Les partenaires sociaux ont signé trois accords depuis le début de l’année. Ils semblent plus efficaces que l’État. Regrettez-vous qu’ils n’aient pas été plus impliqués sur les retraites ?
Eric Trappier : Ce que nous avons poussé et poussons avec le Medef, c’est, d’abord et avant toute chose de laisser les partenaires sociaux discuter, proposer et se mettre d’accord, ce qui serait aussi au bénéfice de l’État. Sur le partage de la valeur, nous avons négocié entre partenaires sociaux et ça a très bien marché. Pour la réforme des retraites, le problème, c’est qu’il y avait un totem sur la table depuis le début : l’âge de départ. C’est un sujet très difficile. Je ne cherche pas, surtout après la bataille, à dire que nous aurions réussi si nous avions fait autrement, mais la négociation, c’est une méthode. Il y a des outils, des savoir-faire, un langage, un respect qui se sont créés depuis longtemps entre le patronat et les organisations syndicales et qui produisent des résultats. Les entreprises soutiennent cette réforme bien qu’il n’y ait aucun gain financier pour elles, car ce passage à 64 ans est un acte de solidarité pour l’équilibre des caisses de retraite.
La Première ministre rencontre les organisations pour bâtir un agenda social. Qu’en espérez-vous ?
C’est là encore un problème de méthode. Le gouvernement convoque. On peut y aller ou pas. Le patronat a suivi, les syndicats ont d’abord refusé puis s’y sont rendus, mais un par un. Si l’État a un agenda, qu’il le mette sur la table, puis qu’il se retire pour laisser faire les partenaires sociaux. Mais ces discussions croisées où l’on fait miroiter des choses aux uns et aux autres ne fonctionnent pas. Sur les sujets à traiter, les syndicats ont des idées. Nous, patronat, sommes très pragmatiques. L’économie, les investissements, les carnets de commandes ne vont pas si mal, mais nous avons toujours un déficit de compétitivité. Et notre problème numéro un est l’emploi. Nous avons besoin de compétences pour répondre à la demande de nos industries. Nous accueillons favorablement la réforme des lycées professionnels, avec un bémol : il faut un rééquilibrage de leur gouvernance. Entre l’Éducation nationale et les entreprises, il y a encore un fossé. Si nous pouvions avoir des représentants plus nombreux dans les conseils d’administration – et je ne demande plus la parité –, ce serait un réel signal en faveur de l’adéquation entre formations et besoins. En gros, nous demandons, dans l’Éducation nationale, une décentralisation du pouvoir vers les régions et les entreprises. Il faut qu’éducation, formation et monde du travail soient plus en lien.
Comment peut-on améliorer l’emploi des seniors ?
Le cas des seniors est simple. Nombre d’entreprises manquent de main-d’œuvre, donc veulent garder leurs salariés plus longtemps. Dans les PME, quand ils sont mobilisés, on ne va pas les mettre dehors à 55 ans. Mais d’autres, avec l’âge, sont usés. Il est vrai que certaines sociétés ont recours, malheureusement, à des dispositifs comme l’assurance chômage pour faire le pont avec la retraite. Pour ces seniors, il existe une autre solution, préconisée par le gouvernement et que nous soutenons : l’accompagnement vers un changement de métier. Mais cela se prépare à l’avance, plutôt autour de 50 ans, voire avant. Un CPF [compte personnel de formation, ndlr] plus orienté sur le financement des métiers peut y aider. L’UIMM aura d’autres solutions à proposer et les mettra à disposition du Medef. Il faut aussi s’appuyer sur l’assurance chômage. Si quelqu’un peut travailler, mieux vaut l’inciter à le faire plutôt qu’à toucher une indemnisation en attendant la retraite.
Dahmane © Dahmane
Le mouvement contre la réforme des retraites a révélé un malaise au travail. Comment y remédier ?
Au sein de nos entreprises industrielles, je ne suis pas sûr que la majorité des salariés se disent : «Vite, la retraite, parce que c’est la fin du monde si je reste six mois de plus.» J’aurais aimé que la réforme offre une touche de flexibilité et de choix au salarié et à l’employeur sur le moment et les conditions du départ à la retraite, car les desiderata des uns et des autres sont différents. J’entends les attentes sur un meilleur pouvoir d’achat, une meilleure qualité de vie au travail. Ces discussions ont lieu dans nos entreprises et aboutissent à des conciergeries, des places de crèche, de nouveaux moyens de transport, des contributions à l’achat de vélos, par exemple. On n’est pas toujours obligé de légiférer. D’autant qu’en ce moment cela paraît difficile.
Comment les PME vont-elles se mettre au partage de la valeur ?
Nous avons soutenu l’idée d’une prime de partage de la valeur, qui permet aux dirigeants des petites entreprises de moduler l’effort qu’ils font en fonction de la situation de la société. Mais pour les organisations syndicales, le véritable sujet, c’est le salaire et les négociations annuelles obligatoires. Et globalement, en 2022, les entreprises ont augmenté les salaires. Ce n’est pas évident, car elles avaient un double challenge : les revaloriser tout en étant dans la modération pour ne pas amplifier l’inflation. Nous gérons la schizophrénie et chaque entrepreneur fait pour le mieux.
Quelle est votre position sur la semaine de quatre jours ?
La réticence. Dans nos entreprises de fabrication, il est évident que l’on ne peut pas demander à quelqu’un de tout faire en quatre jours avec des journées de neuf à dix heures. Donc la semaine de quatre jours irait vers une baisse du temps de travail hebdomadaire. Et si nous ne remettons pas en cause les 35 heures, nous ne voulons pas non plus aller vers les 32 heures. Cette proposition nous inquiète si elle était amenée à devenir une référence. L’industrie, comme d’autres secteurs, a trop besoin de main-d’œuvre et de compétences pour se permettre de réduire encore le temps de travail. Chaque entreprise peut en discuter en fonction de son organisation.
Avec Sophie Binet à la CGT et bientôt Marylise Léon à la CFDT, les deux grands syndicats auront de jeunes femmes à leur tête. Dans la campagne du Medef, vous soutenez Patrick Martin, un homme plutôt âgé. Ne passez-vous pas à côté d’un renouvellement ?
Je ne soutiendrai pas une femme parce que c’est une femme, même si j’ai beaucoup de respect pour Dominique Carlac’h [la seconde candidate à la présidente du Medef, ndlr]. Patrick Martin était le président délégué du Medef, il a beaucoup travaillé sur le terrain et est bien connu de nos adhérents. Nous avons suivi l’avis qu’ils ont exprimé par les parrainages accordés. Ce qui m’importe, c’est que le patronat ne se déchire pas, qu’il reste mobilisé dans la période. Et si l’Afep [Association française des entreprises privées, ndlr] a choisi une femme, j’ai cru comprendre qu’il n’y avait pas eu d’élection. On veut tout : la démocratie et la parité. Ce que je recommande, c’est la compétence. Comme il y a deux candidats, que le meilleur gagne et que l’on se retrouve tous réunis le lendemain. Le problème, c’est aussi la représentativité. Il y a une majorité d’hommes dans nos instances patronales, surtout dans l’industrie. Ce n’est pas une volonté de notre part, au contraire, nous faisons tout pour attirer des femmes, y compris dans nos entreprises, et c’est difficile.
Emmanuel Macron a fait le choix de soutenir par un crédit d’impôt des technologies vertes. Êtes-vous d’accord avec ce ciblage ?
Nous nous félicitons que le président de la République fasse de la réindustrialisation une priorité. Il y a une impulsion, il faut maintenant qu’elle devienne une réalité. Je suis d’accord pour soutenir des entreprises qui investissent dans de nouvelles technologies. Mais attention à ne pas le faire simplement dans l’industrie verte, car il faut aider toute l’industrie à se verdir. Les composants électroniques ne sont pas de l’industrie verte, mais sont pourtant stratégiques. Le président a la volonté de maintenir le crédit d’impôt recherche, qui favorise toutes les technologies, et c’est une bonne chose. Il y aussi le plan France 2030. La technologie tirera l’industrie, et plus celle-ci ira bien, plus il sera facile de disposer de marges de manœuvre pour préserver notre modèle social, voire de l’améliorer.
Comment configurer le futur bonus écologique des véhicules électriques ?
L’idée est bonne. Il faut maintenant que les gens de métier prennent la suite. Que ce ne soient pas simplement des mesures administratives. Il faut que les constructeurs, les filières, les branches soient associées à sa construction. Ce n’est pas la bureaucratie qui fera fonctionner l’économie française. Les couches françaises et européennes s’accumulent. Au-delà du coût de l’énergie, le véritable souci des PME est la simplification, car la complexité génère de nouvelles structures coûteuses. France Travail, par exemple, va coûter 1 milliard d’euros de plus. Nous avons déjà l’expérience, avec France Compétences, de pertes entre ce que nous cotisons et ce qui revient chez nos adhérents pour former leurs salariés. Des canalisations percées, avec plein de fuites…
Vous êtes donc en phase avec la «pause réglementaire» à laquelle appelle le président ?
Ce n’est pas avec une baguette magique que l’on change les choses, mais avec des équations et des technologies.
La norme Euro 7 est un exemple significatif. Les constructeurs de voitures s’interrogent : «Pourquoi me demander d’investir dans des nouveaux moteurs en m’imposant une norme plus stricte et en m’interdisant de les commercialiser à partir de 2035 ?» On ne peut pas additionner les difficultés pour aller vers la décarbonation, sinon on va la rendre impossible. Sur la taxonomie, il a fallu se battre pour que le nucléaire et les industries de défense aient toujours accès aux financements. Et le projet proposé par la Commission européenne suscite des inquiétudes pour l’industrie. Autre exemple : la taxe carbone aux frontières, qui était au départ une bonne idée, mais dont la mise en œuvre pourrait favoriser des compétiteurs étrangers. Ce n’est pas avec une baguette magique que l’on change les choses, mais avec des équations et des technologies. Il faut écouter ceux qui tiennent la réalité technique entre leurs mains, comme le font notamment les Allemands.
Le gouvernement va présenter un plan de décarbonation de l’aéronautique au salon du Bourget. Qu’en attendez-vous ?
Rien, car ce plan est déjà défini. C’est en réalité son état d’avancement qui sera présenté. L’aérien s’est déjà engagé sur une trajectoire dans le cadre de l’Oaci [Organisation de l’aviation civile internationale, ndlr], car l’Europe seule ne sert à rien en la matière. Je m’exprime au titre de Dassault : il n’y a qu’une solution, les carburants alternatifs. Il faut commencer par la biomasse et aller très vite vers les e-fuels. L’Europe croit en l’avion à hydrogène, pas moi. Cela ne veut pas dire que l’on ne va pas chercher. Des vaccins à ARN messager ont fait l’objet de recherches en France, sans succès. À un moment donné, il faut un plan B, des solutions. Le carburant alternatif n’est pas une problématique technologique, c’est une problématique économique. Il faut du volume et y aller massivement pour que cela devienne rentable.



