Une maquette d’avion, avec un design en rupture, patiente bien sagement dans la zone de tests de l’une des souffleries de Modane (Savoie). Des ailes ultra-allongées aux extrémités recourbées vers le bas, un fuselage aplati dans la partie basse de l’appareil, un moteur unique de grand diamètre prévu à l’arrière sous l’empennage... Alors que la maquette ne représente qu’une moitié d’appareil, son envergure fait déjà plus de deux mètres. Sa surface métallisée est toute lisse et des dizaines de capteurs sont dissimulées sous le fuselage. Le vent produit par l’installation permettra alors aux experts de l’Onera, le centre de recherche aérospatial français qui gère les souffleries, d’étudier l’écoulement de l’air le long de la maquette et donc son efficacité aérodynamique. « Avec ce design conçu pour réduire les forces de résistance à l’air, on attend jusqu’à 15 % d’économies de carburant par rapport aux appareils actuels », explique l’un des chercheurs de l’Onera.
La soufflerie S1MA de Modane est l’une des seules au monde à pouvoir recevoir dans ses veines d’essai des maquettes de 3,5 mètres d’envergure. C’est loin d’être anodin. «Plus la maquette est grande, plus les détails géométriques de l’avion réel sont reproduits avec précision, plus les résultats seront proches de la réalité», souligne Aurelia Cartieri, l’ingénieure chargée du groupe des essais à Modane. Nichée dans la vallée de la Maurienne, la soufflerie S1MA est une gigantesque cathédrale des vents : un tunnel d’air avec des sections allant jusqu’à 24 mètres de diamètre, des ventilateurs hors normes de 15 mètres, des pales de plus d’une tonne chacune...
L’énergie nécessaire pour faire tourner cet ensemble est considérable mais totalement « verte » car d’origine hydroélectrique. L’eau de deux lacs situés en haut des montagnes voisines est acheminée par une conduite forcée d’EDF qui court sur un dénivelé de plus de 800 mètres. De quoi faire turbiner à pleine puissance les machines motrices de l’installation. Raison d’être de la soufflerie : produire du vent. Ou plus précisément un flux d’air circulant à des vitesses jusqu’à Mach 1 (environ 1 200 km/h). L’objectif ? Simuler au sol les conditions de vols d’un appareil de ligne. À Modane, les 150 salariés de l’Onera gèrent un parc de quatre souffleries et de trois bancs d’essai. «C’est une concentration de moyens d’essais exceptionnelle. Selon les souffleries, on est capable d’aller de Mach 0,05 soit environ 60 km/h, à Mach 12 soit plus de 14 000 km/h», précise Pascal Croizier, le directeur du site.
Le nouvel impératif de décarbonation du secteur aérien apporte un nouveau souffle au parc de Modane. C’est un véritable relais de croissance pour cette installation mise en service au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Les souffleries ont vu passer tous les grands programmes aéronautiques et spatiaux, civils comme militaires, Concorde, Rafale, lanceurs Ariane, différents Airbus... Les avionneurs et les motoristes se bousculent pour tester le design de leurs productions. En 2022, les souffleries de l’Onera ont engrangé 29,9 millions d’euros de prises de commandes. Soit la deuxième meilleure performance économique de l’histoire du centre de recherche. En 2021, la direction générale de l’aviation civile (DGAC), qui pilote le plan décarbonation de l’aviation pour le compte de l’État, n’avait jamais autant fait appel aux services de l’organisme de recherche.

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Record historique des commandes
«En 2021, nous avons battu le record historique de prises de commandes de la DGAC vers l’Onera, avec 49 millions d’euros. C’est l’une des retombées du grand plan de décarbonation», se félicite Bruno Sainjon, le PDG de cet organisme de recherche. «L’Onera nous aide beaucoup sur les nouvelles formules de propulsion», soulignait en mars Damien Cazé, le directeur général de la DGAC, à l’occasion d’une visite des installations de Modane, se félicitant des prochains essais en soufflerie du moteur développé par Safran et General Electric, CFM Rise. Et comment ! Cette architecture révolutionnaire de moteur, non caréné et à double hélice contrarotative, ambitionne de réduire la consommation de carburant de 30 % par rapport aux moteurs CFM56.
«L’ensemble des souffleries sont quasiment déjà réservées à l’horizon des quatre prochaines années, représentant des prises de commandes de l’ordre de 136 millions d’euros. Cela provient à la fois de la volonté de décarbonation du civil et des nouveaux projets militaires», se réjouit Pascal Croizier. L’avenir du site est d’autant plus assuré que les installations, un temps menacées par l’affaissement des terrains, ont bénéficié d’importants travaux de consolidation. Moyennant une vingtaine de millions d’euros, les fondations des bâtiments ont été renforcées en injectant du mortier et en édifiant jusqu’à 150 colonnes de soutien en sous-sol. Le jeu en valait la chandelle. «Reconstruire à neuf ce parc de souffleries nécessiterait un investissement de 1,5 milliard d’euros», précise Pascal Croizier, son directeur. À Modane, le souffle de l’aéronautique n’est pas près de s’arrêter.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3719 - Juin 2023



