Le compte personnel de formation parie sur l’envie de chacun de se former. Quand l’abondement par les entreprises sera possible, les salariés auront davantage de moyens.

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Depuis le lancement de l’application moncompteformation, 2?000?personnes ont pioché dans leur CPF pour se former à la logistique chez Aftral.

Un salarié coincé dans un poste qui ne lui convenait plus a décidé, de lui-même, de passer un Caces, un certificat d’aptitude à la conduite en sécurité lui permettant de conduire des engins. Une nouvelle compétence qui lui a permis de changer d’emploi dans son entreprise. Un moniteur d’auto-école qui souhaitait se reconvertir s’est souvenu qu’il détenait un CAP d’électricien. En quelques jours de formation, il a rafraîchi ses connaissances et trouvé un job. Tous deux ont utilisé leur compte personnel de formation (CPF) chez Aftral, un organisme de formation spécialisé dans le transport et la logistique. Depuis le lancement de l’application moncompteformation, en novembre, plus de 2 000 personnes ont pioché dans leur CPF pour se former chez Aftral.

Le gouvernement a fait le pari, audacieux et unique au monde, de doter chaque Français du secteur privé d’une "cagnotte" de 500 euros par an pour qu’il puisse suivre la formation de son choix. Le compte personnel de formation, mis en place en 2015, a été fortement rénové en 2019 pour que son usage soit plus simple, plus intuitif, sans intermédiaire. La vraie révolution réside dans la conversion des heures de formation, celles du CPF première formule et de son prédécesseur le droit individuel à la formation (DIF), en euros. Un salarié à temps plein qui n’aurait jamais utilisé son DIF entre 2009 et 2014 inclus, ni son CPF depuis, dispose de 3 240 euros. Auxquels s’ajouteront 500 euros en avril 2020, au titre des droits acquis en 2019.

Pour faciliter le passage à l’acte, l’utilisation de la cagnotte a été confiée au seul individu. Depuis novembre, plus d’un million de Français ont créé leur CPF. Avec les 8,5 millions de comptes activés avant la réforme, près de 10 millions de personnes sont prêtes à utiliser leur compte, sur les près de 25 millions de salariés et demandeurs d’emploi qui y ont droit. Les rejoindront, en avril, 3,5 millions d’indépendants. Quant aux 5,5 millions d’actifs de la fonction publique, leur compte reste crédité en heures et ils ont besoin de l’accord de leur employeur pour utiliser leurs droits.

Sur l’appli ou sur le site, il suffit de trouver une formation et d’envoyer une demande à l’organisme qui la propose, qui doit répondre en moins de 48 heures. L’affaire est conclue sans l’intervention d’un intermédiaire. Depuis le lancement de l’application, 136 000 formations ont été acceptées. En tête : le permis de conduire de catégorie B (14 000), le bilan de compétences (9 000), la formation à la création ou à la reprise d’entreprise (8 000), les certificats de langues, la validation des acquis de l’expérience… Du classique. "Dans la routine de leur métier, les salariés sont davantage dans une logique de développement personnel que de développement professionnel", analyse Bastien Hervé Du Penhoat, le directeur de la formation de la Fédération de la plasturgie.

Chez Promeo, pôle formation de la métallurgie en Picardie, les salariés continuent, comme avant la réforme, à utiliser leur CPF pour améliorer leur niveau en langues, en bureautique ou pour faire un bilan de compétences. Mais ça commence à changer. "Pôle emploi nous envoie beaucoup de demandeurs d’emploi qui viennent passer leur Caces, ce qui est une nouvelle utilisation du CPF chez nous, indique Carole Marigault, la directrice générale de Promeo. Nous avons aussi doublé le nombre de certificats de soudage." Quelque 200 personnes ont utilisé leur CPF pour une formation chez Promeo depuis novembre 2019.

Chez KSB France (1 300 salariés), filiale du fabricant allemand de robinetterie industrielle, le CPF nouvelle mouture n’a rien changé. "L’ancien était surtout utilisé pour les formations en anglais et en allemand, et c’est toujours le cas, indique Dounia Benghezal, la responsable de la formation. C’est un co-investissement du salarié, qui y gagne en employabilité, et de l’entreprise, à qui cette compétence est utile. Quand il le faut, nous complétons financièrement. C’est devenu beaucoup plus compliqué depuis le lancement de l’application. On ne peut toujours pas l’utiliser pour abonder les comptes. Dommage, cela freine notre dynamique."

Impatience des entreprises

Le cri est unanime… Qu’ils parlent de "trou d’air", "de frein" ou "d’impatience", les entreprises, les branches et les organismes de formation regrettent de devoir attendre fin juin pour que les CPF puissent être abondés par les entreprises. La réforme est allée vite, la technique et l’administratif n’ont pas suivi. "Fin juin, cela signifie septembre. On aura perdu un an", déplore David Derré, le responsable formation de l’Union des industries et métiers de la métallurgie.

Au lancement de l’application moncompteformation, les CPF des Français étaient dotés, en moyenne, de 1 040 euros. Très insuffisant pour payer des formations professionnalisantes. Sur l’application, 147 heures, à Bourges, de préparation à un certificat de qualification professionnelle (CQP) de la métallurgie d’"agent de contrôle qualité dans l’industrie", coûtent 4 380 euros. Chez Promeo, les 448 heures qui permettent de devenir "animateur d’équipe autonome de production", 10 752 euros. Sans coup de pouce de leur entreprise, peu de personnes peuvent se payer ces formations. "Et encore, il y a un effet loupe, parce qu’en 2020, les comptes sont très bien garnis par les droits cumulés les années précédentes", analyse Claire Pascal, la directrice générale de l’organisme de formation Comundi.

En attendant l’été, la Caisse des dépôts, gestionnaire des fonds de la formation, tolère que les entreprises versent des compléments financiers directement aux organismes de formation. Au prix d’une complexité administrative qui en a découragé beaucoup. "Les entreprises sont dans les starting-blocks", reconnaît le cabinet de Muriel Pénicaud. "Dès que ce sera possible, les entreprises vont se jeter sur l’abondement, croit savoir Benoît Serre, le vice-président de l’ANDRH, l’association des DRH. Il est dans leur intérêt de cofinancer une formation, pour qu’elle soit en cohérence avec leurs objectifs." Suez et PSA, par exemple, ont prévu de négocier un accord d’entreprise sur l’abondement.

L’individu en première ligne

Pour les PME, il y a urgence. Depuis la réforme, celles qui comptent entre 50 à 299 salariés ne bénéficient plus des financements mutualisés, auparavant versés par les Opca et désormais réservés aux moins de 50 salariés. "Mais elles continuent à cotiser, donc n’ont plus d’argent pour la formation !" s’insurge Benoît Serre. Certaines encouragent même leurs salariés à utiliser leur CPF pour suivre les formations obligatoires, ce qui est à la limite de la légalité. "La situation est critique dans beaucoup de PME, abonde Bastien Hervé Du Penhoat. Or les transformations des métiers sont trop fortes pour que nos entreprises renoncent à la formation." La plasturgie a décidé de venir en aide à ses entreprises. Depuis 2015, elle prélève une cotisation de 0,15 % pour soutenir l’apprentissage et abonder les CPF. Jusqu’à ce que l’abondement soit à nouveau possible, cette cotisation permettra de prendre en charge jusqu’à 100% des frais pédagogiques des formations qui préparent à l’un des CQP de la branche. La métallurgie n’a pas de projet d’abondement des CPF, et préfère laisser les entreprises gérer le sujet.

L’individu peut aussi prendre à sa charge ce qui manque au financement de sa formation. Une révolution culturelle, pour les Français, peu habitués à mettre la main à la poche. Depuis novembre, 16 500 d’entre eux ont dépensé 8,2 millions d’euros au total. Mais la plupart restent réticents, alors qu’ils acceptent de plus en plus de se former en dehors de leur temps de travail.

Les organismes de formation doivent revoir leur offre, notamment pour l’adapter au budget des individus, en découpant certaines formations longues en plusieurs modules. La métallurgie a rendu 41 de ses 170 CQPM (Certificat de qualification paritaire de la métallurgie) accessibles via le CPF, et souhaite que la totalité le soit. Chez Promeo, deux salariés ont été dédiés aux réponses à fournir via l’application. "Le client individu arrive !" s’enthousiasme Carole Marigault.

Encore faut-il qu’il connaisse le CPF. Début 2020, un sondage BVA indiquait que ce n’était le cas que d’un Français sur deux. "Il y a encore une marge de progression, nous n’en sommes qu’au début", reconnaît l’entourage de la ministre du Travail. Qui s’attend à ce que le milliard d’euros prévu en 2020 pour financer les formations CPF (sur un total de 14 milliards d’euros de dépenses de formation) soit totalement dépensé.

Comment utiliser votre CPF 


Aux retardataires qui n’ont pas encore créé leur compte personnel de formation, il est conseillé de ne pas tarder. Surtout s’ils n’ont pas utilisé toutes les heures de leur ancien droit individuel à la formation (DIF). Marche à suivre, en trois étapes.

1. Activer son compte. Chaque Français dispose d’un compte virtuel, créé à partir de son numéro de sécurité sociale, à 16 ans. Mais il faut l’activer. En se connectant au site internet moncompteformation.gouv.fr ou en téléchargeant sur son smartphone l’application moncompteformation. Entrer son nom, son numéro de sécurité sociale, son adresse mail, créer un mot de passe. Les droits à la formation apparaissent, en euros pour les salariés du privé, en heures pour ceux du public. Tentant...

2. Transférer ses heures de DIF. Retrouver un relevé de ses droits peut s’avérer compliqué. Fin 2014, les employeurs ont eu l’obligation de fournir une attestation à leurs salariés, ou de noter les heures de DIF sur les bulletins de paie de décembre 2014 ou janvier 2015. Ce relevé doit aussi figurer sur le certificat de travail reçu lors du départ d’une entreprise. Ces documents doivent être téléchargés sur le compte en ligne avant le 31 décembre 2020. Chaque heure de DIF sera valorisée à hauteur de 15 euros.

3. Rechercher une formation. Le site suggère des formations aux métiers qui recrutent et aux savoirs de base, mais on peut aussi utiliser le moteur de recherche. Espagnol, près de chez moi, par exemple. Il est conseillé de téléphoner aux organismes de formation, pour vérifier dates et adresses avant de payer, d’un clic.

Attention : si chacun dépense l’argent de son compte comme il l’entend, il faut une autorisation de son employeur pour se former pendant son temps de travail. À discuter au cas par cas, mais des accords pourraient prévoir que les formations qui intéressent l’entreprise se déroulent sur le temps de travail. Sinon, elles devront être suivies le soir, le week-end, pendant les vacances. Le prix de la liberté, sans doute.

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