L’Usine Nouvelle - Un nouveau patron a été nommé à la tête de la Nasa, aux États-Unis. Quelles sont vos attentes vis-à-vis de cette nouvelle administration ?
Silvio Sandrone, directeur des nouveaux programmes d’exploration spatiale chez Airbus - Il est tout à fait normal qu’avec un changement politique à la tête du pays il y ait des réorientations. L’exploration spatiale en particulier porte un enjeu politique avec des retombées géostratégiques, économiques et sociales. Qu’attendons-nous des États-Unis ? Jusqu’ici, nous allons vers la Lune et vers Mars plutôt en collaboration. Nous nous attendons à ce que cette lancée se poursuive.
Nous savons que l'administration Biden est plus ouverte à l’international et à la coopération que celle de son prédécesseur. Cela étant, les puissances mondiales se dirigent vers la Lune pour des raisons vraiment géopolitiques. La coopération, tant qu’elle est possible et tant qu’elle est utile, c’est bien. Mais il faut également pouvoir disposer de ses propres capacités.
Quel est l’intérêt de nouvelles missions habitées sur la Lune ?

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13 Avril 2026
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La Lune est intéressante à plusieurs titres. Au niveau scientifique, sa géologie permet de mieux comprendre la naissance et l’évolution du couple Terre-Lune. La Lune représente également un formidable endroit à partir duquel nous pouvons regarder l’univers. D’un point de vue optique, dans l’infrarouge ou l’ultraviolet, il n’y a pas d’interférences causées par l’atmosphère. Il y a un ciel parfait. Dans la radioastronomie, surtout si on se positionne sur sa face cachée, on est à l’abri des interférences radioélectriques terrestres. Pour tout ce qui touche à l'héliophysique et à la physique du milieu interplanétaire, c’est un endroit privilégié.
NASA Radislav Sinyak Airbus fournit le module de service du vaisseau Orion à la Nasa pour son programme de missions lunaires. Crédit : Nasa, Radislav Sinyak
La raison pour laquelle tout le monde se rue vers la Lune n’est pas uniquement scientifique. Nous savons qu’il y a des ressources qui ont le potentiel de transformer l’équation de l’économie spatiale, y compris en orbite terrestre. Ramener ces ressources sur Terre n’aurait aucun sens. Mais elles ont une valeur et une utilité dans l’espace. Parmi ces ressources, il y a tout d’abord l’hydrogène et l’oxygène. Qui dit hydrogène et oxygène dit carburant pour le transport spatial.
L'orbite terrestre la plus rentable aujourd’hui est l’orbite géostationnaire, à 36 000 kilomètres de la surface terrestre. Elle est aussi à environ 350 000 kilomètres de la surface lunaire. Pourtant, à cause du jeu de l’attraction gravitationnelle beaucoup plus faible autour de la Lune qu’autour de la Terre, transporter quelque chose vers l’orbite géostationnaire coûte trois fois moins cher d’un point de vue énergétique en partant de la Lune. Même l’orbite de la Station spatiale internationale (ISS), à environ 400 kilomètres d’altitude, coûte 40% de moins lorsque vous partez de la Lune.
Vous pouvez ajouter à cela les matériaux : le régolithe lunaire, c’est 50% d’oxygène, et le reste, c’est de la poudre métallique. Avec cela, vous pouvez faire de l’impression 3D et réaliser des structures qui seraient peut-être trop grandes pour être fabriquées sur Terre et transportées dans un lanceur. Là aussi, vous multipliez les capacités de ce que vous pouvez faire en orbite terrestre. Je ne parle même pas des voyages vers Mars qui nécessitent énormément de ressources. C’est la raison pour laquelle presque toutes les missions lunaires annoncées se dirigent vers les pôles lunaires. On y a détecté des quantités importantes de glace d’eau, qui peut donner de l'hydrogène et de l’oxygène par électrolyse.
Airbus Airbus avait dévoilé en octobre 2020 un concept de machine capable de convertir la poussière lunaire en métaux et en oxygène. Crédit : Airbus
La logique serait donc de fabriquer à l’avenir des satellites sur la surface de la Lune pour les déployer en orbite terrestre ?
Nous croyons avoir une économie spatiale sophistiquée, mais nous en sommes au début.
Ce serait un peu des deux. Aujourd’hui, le secteur spatial représente un chiffre d’affaires d’environ 360 milliards de dollars par an au niveau mondial. La partie véhicules spatiaux et lanceurs pèse à peine 80 milliards. Tout ce pan de l’économie dépend du fait que nous amenons chaque kilo de matière dont nous avons besoin depuis la Terre. Cela limite un peu notre croissance. C’est un peu comme si à la Renaissance les Européens étaient partis en Amérique du Nord en amenant avec eux l’eau, la nourriture, le bétail, et tout ce dont ils avaient besoin pour vivre sans compter produire quoi que ce soit là-bas. Aujourd’hui, nous en sommes là. Nous croyons avoir une économie spatiale sophistiquée, mais nous en sommes au début. La Lune peut permettre de changer cela.
Les États-Unis souhaitent mener un voyage habité sur la surface de la Lune dès 2024. Vous êtes impliqués dans le programme de la capsule spatiale Orion en construisant l’European Service Module. La date de 2024 est-elle toujours possible, selon vous ?
La Nasa le dit elle-même, la crédibilité de 2024 est remise en question. Nous pouvons imaginer que cela glisse de quelques années. C'est normal. 2024 était vraiment très ambitieux. Cela montre que l’Europe ne peut pas imaginer d’avoir un programme d’exploration qui ne consisterait qu’en des éléments fournis pour les vaisseaux spatiaux des autres puissances. Il n’y a rien de mal à cela, mais il faut également disposer de capacités propres. Et ne pas avoir peur de faire des choses un peu plus modestes.
Le plan de l’Agence spatiale européenne (ESA) de développer un alunisseur robotique de grande taille (EL3) avec une capacité d’emport de charge utile de 1,7 tonne net à n’importe quel point de la surface lunaire, c’est formidable. Avec 1,7 tonne, vous pouvez faire énormément de choses : amener des rovers, des installations pilotes pour l’extraction des ressources, des charges utiles scientifiques, des éléments d’un radiotélescope… Vous pouvez aussi pré-positionner une partie de l’équipement nécessaire à une mission habitée dans le cadre d’une coopération.
On sait aujourd’hui que les atterrisseurs habités américains sont un peu courts en termes de performance. Les premières missions habitées américaines ne pourront rester à la surface lunaire que quelques heures ou quelques jours, au maximum. Avec 1,7 tonne d’eau, d’oxygène, de nourriture et d’équipements scientifiques, la mission habitée américaine pourrait rester peut-être deux semaines.
Le pendant de ce projet EL3, c’est le projet de croiseur lunaire, avec une capacité d’emport de 4,5 tonnes. Nous pourrions être partenaires des États-Unis pour livrer des modules de Gateway ou pour ravitailler la station. Nous devenons un partenaire encore plus important. On veut pouvoir être autonomes et également coopérer en étant les meilleurs partenaires.
Airbus L’Agence spatiale européenne a confié à Airbus un contrat d’étude sur un concept de croiseur lunaire. Crédit : Airbus
Pour un accès européen indépendant à la Lune, il manquerait encore un vaisseau pour les astronautes…
Tout à fait. Pour pouvoir amener les astronautes et les faire revenir, il faut être capable de lancer des vaisseaux spatiaux d’une taille importante. C’est au-delà de la capacité des lanceurs européens aujourd’hui, même Ariane 6. Ariane 6 pourrait transporter des astronautes vers l’orbite terrestre, mais pour atteindre l’orbite lunaire, ce n’est pas suffisant.
Cela veut-il dire que pour l’instant l’Europe se concentrera sur des missions lunaires non habitées ?
Le modèle européen a fait ses preuves : vous payez indirectement vos partenaires, l’argent reste en Europe et fait travailler les scientifiques et les ingénieurs européens.
Pour la Lune oui, faute de lanceur. Le plan de l’ESA est de développer ses capacités autonomes pour devenir un partenaire plus intéressant et ensuite de troquer une place de temps à autre pour un astronaute européen. Nous faisons la même chose pour la Station spatiale internationale (ISS). Ce modèle a fait ses preuves : vous payez indirectement vos partenaires, l’argent reste en Europe et fait travailler les scientifiques et les ingénieurs européens.
Y a-t-il des synergies entre les missions lunaires et martiennes sur lesquelles vous travaillez ?
L’exploration spatiale, ce n’est pas seulement l’orbite terrestre ou la Lune ou Mars. Ce sont les trois ensemble. L’Europe va participer à la formidable mission internationale Mars Sample Return, le retour d’échantillons martiens. Airbus va construire l’Earth Return Orbiter (ERO). Il doit capturer le véhicule de remontée martien qui décollera de Mars avec les échantillons à son bord. L’ERO devra effectuer un rapprochement et un rendez-vous en orbite martienne. C’est typiquement le profil de missions d’un croiseur lunaire : des opérations de proximité, retrouver sa cible, s’approcher de manière collaborative… Le véhicule est très différent, mais les compétences à la base sont les mêmes.



