Décryptage

Safran, Thales, Michelin… La grève chez Boeing plonge aussi les fournisseurs français dans l’incertitude

Face au mouvement de grève, Boeing a dégainé des mesures pour maintenir ses finances à flots dont une baisse drastique des commandes auprès des fournisseurs. L’initiative va avoir un impact immédiat pour la centaine de fournisseurs français, grands groupes et PME, qui livre les grands programmes civils de l’avionneur.

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Boeing 777X
La grève engagée chez Boeing promet d'accentuer encore davantage la baisse de production entamée depuis le début de l'année. Au grand dam des fournisseurs français de l'avionneur.

La grève entamée chez Boeing sur ses sites historiques proches de Seattle (Etats-Unis) promet d’avoir des répercussions pour l’industrie française, même si elles restent difficile à évaluer. Face au mouvement entamé le 12 septembre, Brian West, le directeur financier de l'avionneur américain, a en effet annoncé lundi 16 septembre une série de décisions visant à préserver les finances de l’entreprise. Outre des mesures de chômage partiel et le gel de nombreuses embauches, le groupe a prévenu qu’il allait «réduire considérablement les dépenses avec les fournisseurs et cesser d'émettre la majorité des bons de commande sur les programmes 737, 767 et 777», lit-on dans la note transmise aux employés. Ce qui aura un impact direct pour plus d’une centaine d’entreprises basée en France.

La famille des fournisseurs français de Boeing – dont un cercle restreint fait partie de la "Boeing French team" – mêle grands groupes, entreprise de taille intermédiaire (ETI) et PME. On y retrouve des géants tels que Safran, Thales et Michelin, ainsi qu’une ribambelle de sous-traitants de tailles diverses livrant des pièces ou des prestations de services : Lisi Aerospace, Daher, Aubert & Duval, Latécoère, Figeac Aéro, Mecadaq, Rater Figeac (groupe RTX), Crouzet, Air France Industries, Gerfloor, Vision Systems, Sabena Technics… Il s'agit à la fois de fournisseurs directs et indirects. Depuis 2016, Boeing dépense chaque année, en moyenne, 4,3 milliards de dollars (environ 3,9 milliards d’euros) auprès de cette filière française. Un montant qui reste malgré tout modeste au vu du chiffre d’affaires de la filière aéronautique civile, établi à 52,3 milliards d’euros en 2023.

Des livraisons qui font du rase-motte

«Nous avions déjà subi un ralentissement significatif des commandes de Boeing depuis le début de l’année par rapport aux prévisions, de l’ordre de 30%, témoigne le dirigeant de l’un des sous-traitants français de l’avionneur américain. L’impact de la grève pourrait ajouter une réduction de 20%, soit au total sur l’année une baisse d’environ 50%». Une évaluation de baisse de charge représentative de ce que les autres sous-traitants endurent également, au niveau d'usines réparties un peu partout sur le territoire, voire à l'étranger.

Les problèmes industriels persistants chez Boeing, ainsi que l’incident lié au 737 d’Alaska Airlines début janvier, ont enrayé la montée en cadence que l’avionneur tentait d’assurer : seulement 258 appareils ont été livrés cette année de janvier à août, contre 344 un an plus tôt sur la même période, soit une baisse de 25%. Depuis le début de l’année, les autorités de l'aviation civile américaine (FAA) plafonnent en particulier les livraisons de 737 MAX à 38 appareils. Ils sont de facto bien en deçà de ce chiffre. Et la grève risque d’enfoncer le clou.

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Le 787 épargné par la grève

Les conséquences économiques du mouvement engagé par les salariés de Boeing dépendront bien sûr de sa durée. Tous les fournisseurs ont en mémoire les 57 jours qu’avait duré la grève précédente au sein du groupe, en 2008, lancée à l’époque par le syndicat des machinistes (IAM). Entre 30 et 35 livraisons d’appareils pourraient cette fois passer à la trappe, selon les prévisions du cabinet Northcoast Research, citées par Reuters. En outre, les deux sites en grève – ceux de Renton et Everett – assurent l’assemblage des programmes 737, 767 et 777. Celui en charge du 787, situé à North Charleston (Caroline du Sud), n’est pas concerné par le mouvement.

Pour les fournisseurs français de Boeing, l’impact des difficultés de l'avionneur, accentuées par la grève, dépend du taux d’exposition de leur chiffre d‘affaires aux commandes de l'entreprise américaine. L’équipementier et motoriste Safran est sans aucun doute l’acteur français le plus touché par la baisse de charge de Boeing. Pour le 737 MAX, outre le moteur Leap – fourni avec son compère américain General Electric – , le groupe livre 25 km de câblage électrique, 175 harnais électriques, ainsi que les roues et freins carbone. Quant au 777X, Safran est en charge de la production de tuyères en titane et de câblages électriques. Le groupe assure que la répartition de son chiffre d'affaires entre Airbus et Boeing est équilibré, sans toutefois fournir de précision chiffrée. «Quant à l'impact de la grève, il est encore trop pour l'estimer», affirme une porte-parole du groupe.

Des PME dans une situation délicate

Concernant les autres acteurs, les situations sont très diverses mais le taux d'exposition ne dépasse a priori pas les 30%. Daher fait partie de ceux qui ont le plus de raison d'être préoccupé: l'industriel possède à Stuart (Floride) une usine dédiée à Boeing depuis près de deux ans. Autre cas, en 2023, Boeing représentait 6% du chiffre d’affaires de Figeac Aero, contre 4% cette année, soulignant au passage une nette tendance à la baisse des volumes. Impossible de savoir à ce stade si la grève contraindra le sous-traitant à réviser ce chiffre. Pour Latécoère, si Boeing représentait 15% de son chiffre d’affaires l’an dernier, le sous-traitant français peut se satisfaire de fournir essentiellement le 787. Reste que ce programme fait du rase-mottes par rapport à au calendrier industriel défini avant la crise Covid, avec une cadence actuelle de 4 ou 5 avions par mois, contre une cible de 14 appareils par mois envisagée dès 2019.

«Boeing représente 15% de mon chiffre d’affaires, estime un autre dirigeant. Cela ne met pas mon entreprise en danger, mais cela va nous imposer de décaler nos prévisions de chiffre d’affaires et va immobiliser de l’argent, dans une période où les trésoreries ne se portent pas au mieux». Car les déboires sans fin de Boeing s’ajoutent aux difficultés d’Airbus, qui peine lui aussi à faire décoller ses cadences de production. En juin dernier, l’avionneur européen a dû réviser son objectif annuel, passant de 800 à 770 livraisons sur l’ensemble de cette année. En outre, nombre de fournisseurs, et notamment les plus petits, sont confrontés à une situation financière délicate, avec en toile de fond le remboursement des prêts garantis par l'Etat (PGE) contractés lors de la pandémie.

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