Safran «n’exclut pas» de contester le refus italien d’acquérir Microtecnica

Suite au veto de l’Italie de permettre à Safran d’acquérir Microtecnica, dans le cadre de la reprise de certains actifs de l’américain Collins Aerospace, le groupe tricolore pourrait contre-attaquer. Olivier Andriès, le directeur général du groupe français, voit dans cette opposition un message politique envoyé à la France.

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Face au veto italien de reprendre Microtecnica, Safran pourrait monter au créneau. L'affaire commence à prendre une tournure politique...

Safran pourrait ne pas lâcher le morceau, tant il constitue une pièce de choix. Quitte à porter l’affaire devant les tribunaux. C’est le message qu’a tenu à transmettre le patron du groupe tricolore, au sujet de l’acquisition de Microtecnica arrêtée en plein vol par Rome mi-novembre. «Nous n’excluons pas de contester le décret italien, a affirmé Olivier Andriès, mardi 5 décembre, à l’occasion d’un déplacement au Maroc où le groupe possède plusieurs implantations. Nous pourrions, comme cela se fait aussi en France dans ce type de situation, porter l’affaire devant un tribunal administratif.» Remonté, le dirigeant n'a pas hésité à tirer à boulets rouges...

Rappel des faits. Lundi 20 novembre, Safran annonçait que le gouvernement italien de Giorgia Meloni mettait son veto, via un décret, au rachat de Microtecnica, une société turinoise spécialisée dans les composants mécaniques et électroniques destinés aux avions civils et militaires. Cette entreprise fait partie des activités de commandes de vols du groupe américain Collins Aerospace, que le motoriste et équipementier français compte acquérir pour 1,8 milliard d’euros. Une opération stratégique – regroupant 3 700 personnes réparties sur 8 sites – qui permettrait à l’industriel tricolore de se positionner sur un segment où il est pour l’heure encore absent. Les actifs italiens représentent 15% du chiffre d’affaires de l’acquisition totale.

Les Allemands manipulés par les Italiens

«Nous avons été surpris, car en général, avant d’en arriver là, il y a un dialogue où l’Etat pose des questions et fait part de ses préoccupations éventuelles de manière à ce que l’industriel puisse y répondre, a confié Oliver Andriès. Mais là, on ne nous a pas posé de questions.» Le décret fait en particulier mention des inquiétudes en Allemagne : Safran étant un partenaire du Rafale de Dassault Aviation, concurrent de l’Eurofighter et du Tornado dont Microtecnica est un fournisseur, l’opération pourrait conduire à l'interruption de la fourniture de pièces de rechange et de services au niveau de ses deux programmes d’avions de combat…

«Or, les Allemands, nous ont envoyé des messages [après la publication du décret, ndlr], ainsi qu’aux pouvoirs publics français et nous ont dit qu’en réalité, ça ne s’était pas passé comme ça, a continué Olivier Andriès. Les Allemands ont été consultés et ont effectivement fait part de cette préoccupation mais tout en précisant que si l’acquéreur, Safran en l’occurrence, donnait des garanties, ils n’avaient aucune raison de s’y opposer. Or, dans le décret italien, la deuxième partie de la phrase a été éludée.» Et le dirigeant de conclure : «Les Allemands ne sont pas très contents car ils ont le sentiment de s’être fait manipuler par les Italiens.»

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Un message politique vis-à-vis de la France

Pour le patron de Safran, qui ne met pas encore totalement de côté une solution politique, l’argumentaire italien confine à «l’irrationnel». D’abord parce que Microtecnica n’appartient pas, de fait, à un groupe européen, mais bien à un américain : Collins Aerospace, une division du géant RTX (ex Raytheon Technologies). La société fournit en outre des équipements pour le F-35 de Lockheed Martin, principal concurrent des programmes européens. Ensuite, parce que Safran est déjà fournisseur de l’Eurofighter, dont il livre un élément-clé – les trains d’atterrissage. Enfin, parce que le groupe a parmi ses principaux clients Airbus, dans les avions, et Leonardo, dans les hélicoptères, et se tirerait «une balle dans le pied» en causant des problèmes avec ces acteurs.

Comment expliquer alors cette rebuffade italienne ? «J’ai des éléments qui m’amènent à penser qu’il s’agit d’un message politique vis-à-vis de la France et des Français, n’a pas hésité à asséner Olivier Andriès. Ce n’est pas Safran qui a été visé, c’est un message négatif de l’Italie vis-à-vis de la France.» Explication possible : le gouvernement nationaliste italien signifierait par là son exaspération de voir un certain nombre de fleurons du pays passer sous pavillon français ces dernières années, et n’aurait en particulier pas digéré l’échec en 2021 du rachat des Chantiers de l’Atlantique par Fincantieri.

L'Europe de la défense dans les limbes ?

Si Safran ne parvient pas à mettre la main sur Microtecnica malgré un possible recours devant les tribunaux, l’opération ne concernerait alors plus que des sites français et britanniques. «Nous restons attachés à cette opération, mais nous devrons alors dans ce cas renégocier un accord avec le vendeur au vu du changement de périmètre», a précisé Olivier Andriès. Un échec qui ne serait pas non plus du goût de certains syndicats italiens. La confédération générale italienne du travail (CGIL), l'un des syndicats majoritaires en Italie, s’est émue dans la presse locale de la décision du gouvernement : le «golden power» a jusque-là été employé trois fois, pour des entreprises à capitaux italiens, or ce n’est plus le cas de Microtecnica depuis 1983…

Le patron de Safran ne cache pas non plus son pessimisme, voyant dans cet épisode un dommage collatéral de la montée en puissance des gouvernements nationalistes en Europe. «Ce n’est pas un bon signal pour l’Europe de la Défense, a-t-il déploré. On en vient à se demander si la création d’un groupe comme MBDA [qui est fabricant de missiles, ndlr] serait encore faisable aujourd’hui.» Malgré ces difficultés, Safran espère toujours clore l’opération de rachat des activités de commandes de vol de Collins Aerospace d’ici la fin d’année 2024.

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Date de réponse 11/05/2026
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