Reportage

Les recettes d’ArianeGroup pour concevoir son premier minilanceur réutilisable avec MaiaSpace

Pour concevoir son minilanceur réutilisable, la filiale d’ArianeGroup MaiaSpace veut combiner l’agilité d’une start-up du newspace sans renier l’héritage de l’Europe spatiale. Son premier vol commercial est prévu en 2026 avec pour objectif de réaliser une vingtaine de tirs par an depuis la Guyane à l’horizon 2032.

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Maiaspace Barge
Pour répondre aux besoins des différents opérateurs, le minilanceur de MaiaSpace existera aussi bien en version réutilisable qu'en version consommable.

Plus qu’un symbole. Dans l’immense site d’Arianegroup, à la lisière de la forêt de Vernon (Eure), dans l’un des multiples halls d’assemblage de la zone, les salariés de la start-up MaiaSpace ont pris possession des lieux. Ils commencent à assembler le prototype de leur minilanceur dans le bâtiment A37, au cœur même de l'endroit où ont été produits les moteurs des premières fusées Ariane depuis le début des années 1970.

Malgré l’ancienneté de la structure, le grand hall d’assemblage avec ses ponts roulants est suffisamment haut et long pour manipuler à l'horizontale les tronçons de fusée d’une dizaine de mètres de long et de plus de 3,5 m de diamètre. «Ce hall d’assemblage a été utilisé pour les fusées d’Ariane 1 à Ariane 4. En termes de dimensions, il correspond parfaitement à nos besoins pour une production en série. Les moteurs arriveront directement d’un bâtiment voisin», explique Jean-Michel Sannino, directeur de l’usine MaiaSpace à Vernon. Le responsable est lui-même un ancien… d’ArianeGroup, où il travaillait sur les programmes du futur.

A côté du minilanceur en construction patientent une poignée de réservoirs d’ergols de la taille d’un gros chauffe-eau. «On va les soumettre à des tests en pression et de température pour évaluer nos nouveaux procédés de soudure. Pour certains, on ira jusqu’aux limites» explique le directeur de l'usine. Une démarche typique du newspace ou l’on hésite pas à détruire pour apprendre. 

Court-circuiter la règle européenne du retour géographique

En avril 2022, la filiale d’ArianeGroup, société commune à Safran et Airbus, s’est lancée dans la course à la fabrication d’un minilanceur réutilisable. Sur ce segment, en Europe, les concurrents sont nombreux : l’espagnol PLD Space, le britannique Orbitex, les allemands RFA et Isar Aerospace ainsi que les français Latitude, HyprSpace, Sirius… Ces minilanceurs conçus pour mettre sur orbite des charges utiles entre 500 kg et 1,5 tonne espèrent se faire une place à côté des moyens et gros lanceurs déjà sur le marché. Comme la fusée Falcon 9 de SpaceX ou encore les lanceurs Vega C et Ariane 6 de l’agence spatiale européenne.

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Grâce à leur capacité de mettre sur orbite des charges jusqu’à dix fois plus importantes, les gros lanceurs affichent un prix au kilo mis en orbite mécaniquement plus bas grâce aux économies d’échelle. A moins que… «Il faut concevoir et fabriquer différemment nos lanceurs. Sinon on ne pourra pas être compétitif», explique Yohann Leroy, PDG de MaiaSpace.

MaiaSpace Vernon PrometheusMaiaSpace
MaiaSpace Vernon Prometheus MaiaSpace Vernon Prometheus

MaiaSpace s'équipe du moteur Prometheus, développé par ArianeGroup pour le compte de l’Agence spatiale européenne.

Maiaspace et ses 230 salariés, affichent des objectifs ambitieux : un premier vol commercial en 2026, soit moins de cinq ans après sa création, et une cadence d’une vingtaine de tirs par an à l’horizon 2032. Grâce à ses dimensions relativement plus importantes que les autres minilanceurs (50 m de hauteur, 3,5 m de diamètre), la fusée construite à Vernon ambitionne d’être compétitive sur différents segments de marché. Le lanceur sera capable de lancer des charges utiles de 500 à 1500 kg mais également des grappes de satellites en constellations avec un prix au kilo en orbite comparable à celui des lanceurs lourds.

Alimenter les bureaux d'études en multipliant les essais

Comment ? En s'imposant comme le chainon manquant entre le newspace symbolisé par SpaceX et le "oldspace", soit les acteurs traditionnels du secteur. Ainsi 40% de ses effectifs proviennent de la filière historique du spatial (ArianeGroup, CNES, ESA…) et 60% proviennent d’horizons différents. «C’est le bon rapport, sourit le dirigeant. A la fois pour ne pas commettre d’erreurs de débutants grâce à des experts qui ont déjà développé des lanceurs, et en même temps pour être en capacité de faire les choses différemment.»

Surtout, pour MaiaSpace, hors de question de réinventer la roue. Plutôt que développer un nouveau moteur pour ses fusées, la société s'équipe auprès d’ArianeGroup du moteur Promethéus de 120 tonnes de poussée développé pour le compte de l’ESA pour répondre au besoin des lanceurs réutilisables. Même philosophie pour le pas de tir. Elle fera décoller sa fusée depuis l’ancien pas de tir des fusées Soyouz au centre spatial guyanais, libre depuis le départ des Russes de Guyane. 

La société s’inspire également des recettes d’Elon Musk pour accélérer ses développements. MaiaSpace s’appuye sur la méthode «test and learn» (essayer et apprendre) qui a permis à SpaceX de mettre au point ses fusées réutilisables. «On apprend plus en échouant qu’en restant derrière un ordinateur», explique Yohann Leroy. Ainsi, dans le hall A37, pour la fabrication du premier étage de son lanceur, les équipes vont procéder en trois étapes. Elles vont concevoir successivement deux prototypes qu’elles pousseront à leurs limites avant de produire l’exemplaire de vol.

Maiaspace Vernon étage supérieurMaiaspace
Maiaspace Vernon étage supérieur Maiaspace Vernon étage supérieur

A Vernon, MaiaSpace teste l’étage supérieur de son minilanceur. 

Et rien de tel que les essais terrains. La filiale d’ArianeGroup peut profiter pleinement des moyens techniques disponibles à Vernon. Dans l’une des zones de tests du site, les équipes commencent à tester le mécanisme de séparation entre les deux étages du lanceur. Dans une autre zone, elles évaluent les moteurs du 3eme étage livrés par différents fournisseurs. Encore ailleurs, elles reproduisent les opérations au sol de remplissage et de vidage du second étage. «L’ensemble de ces essais alimentent nos bureaux d’études avec de la connaissance qui leur permettent à leur tour de concevoir des prototypes qui s’approchent du modèle du vol, explique Jérôme Vila, responsable du lanceur pour MaiaSapce. La proximité géographique entre la zone d’essais et les ateliers est clé dans notre équation.»

Un modèle de développement pour le successeur d'Ariane 6

Sur le plan industriel, MaiaSpace ne va copier le modèle ultra intégré de SpaceX qui fait quasiment tout lui-même pour fabriquer son lanceur. «En fonction de chaque équipement : la baie moteur, l’avionique, les réservoirs… Nous regardons si c’est mieux de faire par nous-mêmes ou par un partenaire. Aujourd’hui, 40% des coûts sont générés par nos partenaires hors de France en Europe», explique Yohann Leroy.

Par contre, pas question de se faire imposer ses fournisseurs par l’agence spatiale européenne (ESA) comme c’est le cas pour Ariane 6 ou Vega C. Soumis à la règle du juste retour géographique, les maîtres d’œuvre respectifs, ArianeGroup et Avio sont contraints de sélectionner des fournisseurs dans les pays qui ont contribué financièrement à leur programme. «Nous choisissons nos partenaires où nous voulons en Europe en fonction de leur compétitivité», assure-t-il.

Pour s’affranchir de cette contrainte, MaiaSpace a pu bénéficier des investissements de ses deux actionnaires de référence. Et si la société participera bien à la compétition organisée par l’ESA dans le domaine des minilanceurs, ce n’est pas pour récupérer des fonds mais pour décrocher des contrats institutionnels. Safran et Airbus ont déjà financé leur filiale à hauteur de 125 millions d’euros et devraient mettre au moins autant en 2025 pour poursuivre son développement.

Avec le secret espoir que ces investissements soient profitables au futur successeur d’Ariane 6. «Le futur lanceur lourd européen, s’il s’inspire nos méthodes, pourrait coûter trois fois moins cher que les concurrents traditionnels», estime le dirigeant.

Pour produire à plus grande échelle, MaiaSpace veut disposer de sa propre usine. Deux sites sont en concurrence pour accueillir la "MaiaFactory" : le site de Vernon, qui offre la proximité avec la zone d’essais et la fabrication des moteurs, ou celui des Mureaux, dans le département voisin (Yvelines), où sont déjà assemblées les nouvelles Ariane 6. Le choix sera réalisé d’ici à la fin de l’année.

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