Décryptage

Les armées françaises choisissent un supercalculateur américain pour l'IA de défense... sans capituler sur leur souveraineté

Associé à l’opérateur Orange, l'américain Hewlett Packard livrera son supercalculateur d’IA à l’automne prochain aux armées françaises. Si l’équipement n’est pas fourni par un fabricant tricolore, le ministère précise que le traitement des données confidentielles pour le besoin des armées et des entreprises de défense reste bel et bien souverain. Explications.

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Rafale Dassault Emirats
L'intelligence artificielle embarque déjà dans le Rafale pour détecter plus rapidement des cibles. Pour accélérer son déploiement dans d'autres systèmes d'armes, le ministère des armées va s'appuyer sur un supercalculateur classifié qui permettra de traiter des données confidentielles.

Le premier supercalculateur d’intelligence artificielle (IA) des armées françaises sera fourni par un constructeur américain : Hewlett Packard. Le ministère des armées a annoncé jeudi 24 octobre avoir sélectionné l’offre du tandem associant Hewlett-Packard (HP) et l’opérateur Orange, plutôt que celle d’Atos. «Le supercalculateur sera livré à l’autonome 2025 et pleinement opérationnel fin 2025», a-t-il précisé dans un communiqué diffusé à cette occasion. Ce supercalculateur classifié, supposé être le plus puissant en Europe, sera situé au Mont-Valérien à Suresnes.

En sélectionnant une offre américaine plutôt que tricolore, le ministère des armées a-t-il commis un crime de lèse souveraineté ? D’autant plus que l’IA est considérée comme un 'game changer' pour gagner les conflits du futur. Pas si sûr. Malgré ce choix, Sébastien Lecornu n’aura pas de mal à rester droit dans ses bottes. Pourquoi ? Avant même la conclusion de la procédure d’acquisition du supercalculateur, le ministre des Armées avait estimé tout simplement qu’il n’y avait pas réellement de débat de souveraineté dans le choix à accomplir, les fournisseurs américains étant incontournables dans ce domaine.

Dépendance technologique

«La question de la souveraineté en la matière est un bon débat, précisément parce qu’il n’y en a pas. (…) Les deux offres prennent leur approvisionnement chez Nvidia», expliquait déjà le ministre devant les sénateurs de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, le 15 octobre dernier. Selon lui, Nvidia dispose de 90 à 95% du marché des puces GPU nécessaires aux supercalculateurs d’IA et le reste est détenu par un autre fabricant américain.

Ce n’est pas la première fois que le ministère des armées est confronté à une telle situation de dépendance aux technologies informatiques américaines. «Beaucoup d’ordinateurs du ministère des Armées ont Microsoft. C’est comme ça. Il n’y a pas de solution française», avait encore reconnu Sébastien Lecornu face aux sénateurs.

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Pour le ministre, ce n’est pas un problème insurmontable tant que la sécurité des intérêts militaires français reste garantie. Comment ? En déployant une architecture réseau ad hoc totalement sécurisée qui empêche toute attaque du système, prise de contrôle à distance ou fuite de données. Que ce soit pour un parc de PC ou un supercalculateur. «C’est plutôt la mise en œuvre de ce soft [logiciel, ndlr.], la manière dont les ingénieurs du ministère le mettent en œuvre avec nos protocoles de sécurité, qui nous permet justement de ne pas avoir d’ingérence. Souveraineté et sécurité ne se superposent pas toujours complètement», a précisé le ministre.

Le risque d'éviction 

Le supercalculateur ne sera ainsi pas connecté à l’Internet. Et sa maintenance sera assurée par des citoyens français, habilités au secret de la défense nationale. Autant de précautions qui permettent selon le ministère de traiter «souverainement» les données confidentielles pour le besoin des armées et des entreprises de défense.

Pour atteindre un tel objectif, la France avait lancé l’AMIAD, une agence pour l’IA de défense, qui compte aujourd’hui une centaine d’ingénieurs sur les 300 prévus à terme. Parmi ses missions : industrialiser des solutions à base d’IA destinées à être intégrées aux équipements militaires et aux systèmes d’information du ministère des Armées.

Devant les sénateurs, Sébastien Lecornu avait enfoncé le clou. «Ce qui peut nous faire décrocher en matière de souveraineté, c'est de ne pas disposer très vite d'un supercalculateur, car ce sont les usages qui priment. Si nous tardons trop, nous nous exposons à un risque d'éviction ».

Le ministère des Armées n’entend pas pour autant faire une croix sur la souveraineté dans le domaine des équipements d’IA. «J’ai demandé à la DGA et aux services du ministère de regarder comment une entreprise française aussi importante qu’Atos doit monter très vite en compétence pour conquérir notre souveraineté en la matière», a indiqué Sébastien Lecornu. La procédure d’évaluation a en effet montré que l’offre d’Atos était nettement inférieure à celle de son concurrent américain dans tous les domaines : performances, prix, délais, personnel à déployer… Un constat inquiétant pour l'entreprise stratégique, qui lutte déjà pour sa survie.

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