Enquête

Le développement des minilanceurs, un pari existentiel pour l'Europe

À la peine sur les grandes fusées, l’Europe s’engage dans la bataille des petits lanceurs, en ordre dispersé, mais avec une nouvelle stratégie : la mise en concurrence.

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L’espagnol PLD Space a été le premier en Europe à effectuer un vol suborbital en 2023.

 L’Europe mise gros sur le segment des petits lanceurs et espère ainsi retrouver un second souffle. Beaucoup moins puissants qu’une fusée Ariane mais agiles, ils sont capables de mettre sur la bonne orbite des charges de 50 à 1500 kg, selon leurs dimensions et leur motorisation. L’Agence spatiale européenne (ESA) compte lancer un appel d’offres dès le début de l’année prochaine pour sélectionner les meilleures entreprises en la matière et les soutenir financièrement jusqu’à 150 millions d’euros chacune.

«Nous comptons plus d’une douzaine de start-up européennes qui travaillent dans le domaine des mini et des microlanceurs. Elles sont à différents stades d’avancement. Certaines ont annoncé un premier lancement dans le courant de l’année», a indiqué Toni Tolker-Nielsen, le directeur du transport spatial de l’ESA, sans toutefois préciser combien de candidats seront in fine retenus.

Ces petits lanceurs répondent à un nouveau besoin : l’émergence des constellations de minisatellites, comme celles de Starlink, filiale de SpaceX, et de l’opérateur OneWeb/Eutelsat, déjà déployées, ou Kuiper d’Amazon et Iris2 de l’Union européenne, qui le seront demain. C’est l’opportunité identifiée dès 2018 par Jörn Spurmann, le cofondateur de Rocket Factory Augsburg (RFA), l’un des principaux projets de minilanceurs allemands. «Nous avions identifié un marché pour les petits satellites, que ce soit pour des besoins d’observation de la Terre ou de télécommunications. Et la capacité de les lancer était clairement un facteur limitant», indique ce dernier. Pour faire sauter ce verrou, la société a développé un minilanceur capable de transporter jusqu’à 1,5 tonne en orbite basse. RFA compte aujourd’hui plus de 250 salariés et table sur un premier vol d’essai de sa fusée dès cet été.

Tous les États européens veulent leur microlanceur

Douze projets de lanceurs européens sur un même segment, c’est du jamais-vu. Tous les pays veulent leurs microlanceurs et comptent des start-up prêtes à en découdre. La France (HyprSpace, Latitude, MaiaSpace, Sirius), l’Allemagne (Rocket Factory Augsburg, Isar Aerospace, HyImpulse), l’Espagne (PLD Space), le Royaume-Uni (Orbex) sont sur les rangs… Pourquoi un tel engouement ? Tout simplement parce que, sous la pression de ses pays membres, l’ESA a favorisé ce segment de marché en changeant de doctrine. «C’est un nouveau paradigme. L’agence va lancer une compétition sans prendre en compte la capacité d’emport des lanceurs. Nous demanderons aux industriels de proposer un service de lancement», a expliqué son directeur général, Josef Aschbacher, lors du sommet spatial de Séville, en novembre 2023. Cette remise en cause était nécessaire après les déboires sur les lanceurs de forte et moyenne capacité. Avec les retards d’Ariane 6 et les explosions à répétition de la fusée Vega, l’Europe se retrouve sans solutions et contrainte de faire appel aux services de SpaceX !

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Gare à une possible bulle ! Ces fusées ont connu pour l’instant plus de succès auprès des investisseurs que sur les pas de tir. «Les dix premiers acteurs européens ont levé plus de 1 milliard d’euros. Or aujourd’hui, aucun d’entre eux n’a développé un lanceur opérationnel», note Pierre Lionnet, directeur de recherche pour Eurospace, l’association professionnelle de l’industrie spatiale européenne. Pire encore. «L’américain Rocket Lab, le seul acteur commercial de petits lanceurs, perd de l’argent sur chaque lancement», indique ce dernier. Il subit notamment la concurrence de SpaceX, dont la fusée Falcon 9 est capable d'installer des minisatellites par grappe et pour beaucoup moins cher (au prix au kilo en orbite) !

La France accélère pour soutenir ses champions

De son côté, la France vient de donner un coup d’accélérateur . Fin mars, elle a sélectionné ses quatre champions, promis de subventionner leur développement et d’acheter des premiers lancements. Soit une enveloppe globale de l’ordre de 400 millions d’euros, financée par le plan France 2030. Parmi les lauréats, la start-up bordelaise HyprSpace. «Ce premier contrat, c’est mieux qu’une levée de fonds, se réjouit Alexandre Mangeot, son cofondateur. C’est un très gros gage de crédibilité. Ce sera plus simple de trouver d’autres clients commerciaux et par la suite des investisseurs.» HyprSpace vise un premier vol de sa fusée OB-1 en 2027 et vise une rentabilité à partir de 7 à 10 lancements par an.

Chaque candidat avance avec ses atouts. Fondé en 2011, l’espagnol PLD Space a l’avantage de l’antériorité. Il a été le premier à effectuer un vol suborbital en octobre dernier. « Ce vol d’essai a démontré la rapidité et la fiabilité dans le développement du programme. Cela nous permet de préparer le lanceur orbital en deux ans », ambitionne son président exécutif, Ezequiel Sánchez. La société revendique avoir déjà engrangé 470 millions d’euros de commandes potentielles.

RFA mise sur sa compétitivité, notamment grâce à son modèle industriel fortement externalisé. Pour avoir les coûts les plus bas, la start-up s’approvisionne, pour un grand nombre de ses pièces élémentaires, chez ses grands voisins sous-traitants de l’industrie automobile et s’inspire de ses procédés de fabrication. D’où son slogan : « Nous construisons des fusées comme des voitures. » Et elle n’hésite pas à afficher ses prix : 10 millions d’euros par lancement.

Cela suffira-t-il ? Aux États-Unis, il y a plus d’acteurs des petits lanceurs qu’en Europe, avec plus de levées de fonds. Et il y a aussi peu de succès commerciaux et opérationnels», alerte Pierre Lionnet. Les start-up européennes sont prévenues : elles n’auront pas à droit l’erreur pour décrocher leur ticket pour l’espace.

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3730 - Mai 2024

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