La Russie rejoint le cortège des nations en partance pour la Lune. Malgré le conflit en Ukraine, le pays a maintenu à flot son programme Luna-25 – né au mitan des années 2000 – malgré de multiples reports. Le lancement de l’atterrisseur par une fusée Soyouz est intervenu dans la nuit du 10 au 11 août depuis le cosmodrome de Vostochny, à 5500 km à l’est de Moscou. L’engin est censé alunir le 23 août au niveau du pôle sud du satellite de la Terre. Qu’elle soit un succès ou non, cette mission à hauts risques marque le retour de la Russie aux affaires dans la très convoitée exploration lunaire et ce en dépit de la réduction de ses coopérations spatiales avec les Occidentaux.
Déconsidérée depuis la fin des années 70, la Lune fait depuis quelques années l’objet de toutes les convoitises. Comme au temps de la Guerre Froide, le satellite naturel de la Terre redevient un marqueur de premier plan pour les grandes puissances et celles qui aspirent à asseoir leur stature internationale, ainsi qu’un nouvel horizon scientifique et technologique. La fin programmée de l’exploitation de la Station spatiale internationale (ISS) vers 2030, associée aux progrès technologiques dans la robotique, l’intelligence artificielle et la miniaturisation des composants électroniques, ont contribué à remettre au goût du jour ce caillou stellaire familier mais encore largement méconnu.
Après cinquante ans d'absence, la Russie veut retourner sur la Lune
Etats-Unis, Chine, Inde, Europe, mais aussi Japon, Emirats Arabes Unis, Israël, Corée du Sud… L’embouteillage de projets se profile sur ce que l'on nomme parfois le septième continent. «On estime à une quarantaine le nombre de missions lunaires d’ici 2030», affirme Isabelle Sourbès-Verger, géographe, directrice de recherche au CNRS qui publie fin août l’ouvrage "Géopolitique du monde spatial". D'autres pays font des annonces, comme la Turquie, dans une perspective de reconnaissance internationale et de fierté nationale mais ils devront coopérer pour les lancements. Autant de missions qui concernent aussi bien des mises en orbite d’engins que des atterrissages de véhicules.
Alors que la Russie n’avait pas envoyé d'engin sur la Lune depuis 1976, le lancement de Luna-25 intervient d’ailleurs quatre semaines après l’envoi du véhicule Chandrayaan-3 par l’Inde, censé alunir au niveau du pôle sud vers le 23 août. Parmi tous ces programmes spatiaux, celui des Américains, dénommé Artemis et successeur des missions Apollo (frère d’Artémis dans la mythologie grecque), fait figure de rouleau compresseur. Lancé durant le mandat du président Donald Trump, il ne manque pas d’ambition : après le premier vol réussi du lanceur SLS en 2022 et du survol de la Lune, il prévoit de faire atterrir des astronautes sur la Lune au plus tôt en 2025 et vise à terme l’implantation d’une station en orbite autour de la Lune (Lunar Gateway) ainsi qu’une base lunaire permanente.

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Le budget spatial américain écrase la concurrence
En retrait, l’Europe participe via l'Agence spatiale européenne (ESA) à cette reconquête de la Lune au travers du module Orion d’Artemis. Elle contribue aussi à d'autres missions internationales avec la fourniture d'instruments et pourrait s’investir dans le vol habité autonome. Quant à la Chine, qui a réduit son retard face aux Etats-Unis ces vingt dernières années, elle est parvenue à faire alunir la sonde Chang’e 4 sur la face cachée de la Lune en 2019 puis à ramener des échantillons sur Terre en 2020. Elle affiche en outre l’ambition d’envoyer des taïkonautes sur l’astre lunaire d’ici 2030. C’est en particulier la dynamique chinoise dans le spatial et la riposte américaine qui expliquent pour bonne part cette ruée vers la Lune.
Reste que les nations engagées ne sont pas à armes égales sur le plan financier. Quand le budget des Etats-Unis dédié à l’espace s’élève à environ 60 milliards de dollars par an, dont environ 10 milliards pour le seul programme lunaire Artemis, la Chine lui consacre 15 milliards de dollars et la Russie 5 milliards de dollars. A titre de comparaison, l’Europe consacre au secteur spatial quelque 12 milliards de dollars par an. Quels objectifs poursuivent ces différents programmes lunaires ? « L’approche des pays est très différente en matière de conquête de la Lune », estime Isabelle Sourbès-Verger.
L'émergence de nouveaux acteurs industriels
Alors que les Etats-Unis ont une ambition commerciale, la Chine et la Russie visent d'abord l'exploration scientifique. Avec le durcissement des relations internationales depuis 2014, la Russie a d’ailleurs renoncé à poursuivre un partenariat avec les Etats-Unis et a choisi de collaborer avec la Chine. Le véhicule Luna-25 de 1,8 tonne vise en particulier durant son périple d’un an à détecter de l’eau sous forme de glace, d’où son objectif encore inédit d’atteindre le pôle sud. L’eau pourrait être utile à l’avenir pour en extraire de l’hydrogène et de l’oxygène et constituer ainsi du carburant, ou bien encore pour les besoins des futurs colons. Comme les Etats-Unis, la Chine et la Russie projettent d’établir une base lunaire. Autre volet scientifique à explorer : la Lune recèle sans aucun doute de quoi mieux comprendre l’histoire de la formation de la Terre et du système solaire.
Du côté des Etats-Unis, l’objectif ne se limite pas à l’affirmation de sa supériorité géopolitique et financière. «Le programme lunaire a été relancé avec la volonté de constituer un écosystème autour de la Nasa, autrement dit de favoriser une dimension commerciale», rappelle Isabelle Sourbès-Verger. Depuis le milieu des années 2010, la Nasa se doit des proposer des contrats à des entreprises privées, notamment dans le domaine des lancements, dans le but de réduire les coûts. D’où l’émergence d’acteurs industriels tels que SpaceX et Blue Origin, respectivement dirigés par les milliardaires Elon Musk et Jeff Bezos. «La Nasa a une mission politique, celle de faire en sorte que la conquête spatiale contribue à l’économie américaine», résume Isabelle Sourbès-Verger.
Vers une implantation durable
Quoi qu’il en soit, la reconquête de la Lune ne se résumera pas cette fois à y effectuer quelques pas ou en extraire des poignées de roches lunaires. L’installation permanente, également imaginée par la Russie et la Chine, pourrait par exemple servir de relais pour de longues missions en direction de la planète Mars. Les visées scientifiques n’empêcheront sans doute pas non plus les luttes de territoire. Quant à l’exploitation de ressources également envisagée, elle pourrait concerner l’eau mais aussi à plus long terme les terres rares (utilisées dans l’électronique) voire l’hélium 3 (employé pour la fusion nucléaire). Au vu du coût de transport, c’est plutôt leur utilisation sur place qui serait privilégiée. Ce qui promet au passage de générer de sérieuses frictions…
Le traité fondateur des activités dans l'espace date de 1967 et stipule la non-appropriation de l’espace. «Mais les Etats-Unis ont promulgué pour leurs partenaires un accord-cadre appelé aussi Artemis signé depuis par 25 pays, indique Isabelle Sourbès-Verger. Il définit notamment des zones de sécurité autour de ses installations lunaires, un peu sur un principe d’extraterritorialité.» Quant au fait de pouvoir exploiter commercialement des ressources dont on n’est pas propriétaire, la question juridique est actuellement débattue dans de nombreux pays, les Etats-Unis ayant déjà fait savoir qu'ils l'autorisaient. La Lune reflète la lumière du soleil tout comme la convoitise humaine.



