Décryptage

Budget 2026 : Les usines d'armement parviendront-elles à répondre à la hausse du budget de défense ?

Emmanuel Macron veut augmenter le budget des armées plus vite que prévu : les crédits de défense devraient ainsi atteindre 64 milliards d’euros dès 2027, avec trois ans d’avance sur le calendrier initial. Davantage de canons, d'obus, de radars, de missiles... Les grands maîtres d’œuvre et leurs sous-traitants sauront-ils répondre au défi industriel ? Cinq questions pour y voir plus clair.
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Safran usine de Montluçon kit de guidage bombes Rafale
MBDA, Dassault Aviation, KNDS, Thales…Les industriels de l’armement ont déjà massivement recruté et consenti des investissements significatifs pour répondre au défi de l’économie de guerre. Ils devront encore faire plus pour être au rendez-vous des nouvelles commandes.

1/ Qu’a annoncé le chef de l’Etat ?

A l’occasion de son discours aux armées prononcé depuis le ministère des Armées, à l’Hôtel de Brienne, le 13 juillet, Emmanuel Macron a milité pour une augmentation sans précédent de l’effort national pour la défense. Le budget des armées devrait ainsi atteindre 64 milliards d’euros dès 2027.

La loi de programmation militaire (LPM) ne prévoyait d’atteindre ce niveau qu’en 2030. Si cela se réalisait, cela représenterait un doublement du budget des armées en moins de dix ans. «S'ajoutera à la loi de programmation militaire actuelle un effort de 3,5 milliards d'euros en 2026 et de 3 milliards d'euros supplémentaires l'année suivante», a détaillé le chef de l’Etat. Il souhaite pour cela qu’une actualisation de la LPM soit présentée dès l'automne.

2/ De quelles technologies et équipements les armées ont-elles besoin ? 

La revue nationale stratégique, document qui rappelle les menaces géostratégiques auxquels doit savoir faire face le pays, vient d’être actualisée à la demande du président de la République. La revue liste les domaines technologiques dans lesquels la France doit se renforcer : les missiles hypervéloces, la défense antiaérienne, les drones, la guerre électronique, les technologies quantiques, l’intelligence artificielle…

Tirant les leçons de la guerre en Ukraine, la France fait le constat qu’elle n’est pas prête pour affronter une guerre de haute intensité et qu'elle doit renforcer significativement ses stocks de munitions. L’Otan a d'ailleurs appelé tous les pays européens à réaliser des investissements massifs dans la défense antiaérienne, à acquérir des milliers de chars et de véhicules blindés ainsi que des millions de munitions d’artillerie. La revue stratégique incite par ailleurs les armées à développer leur arsenal dans des nouveaux espaces de conflictualité : le cyberespace, l’espace exoatmosphérique, les grands fonds marins…

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Face au désengagement annoncé des Etats-Unis pour assurer la défense de l’Europe, Emmanuel Macron a aussi laissé entendre que le continent et la France devaient se préparer à un retrait des navires de guerre américains de la Méditerranée, ou de la même manière à un départ des avions de chasse de l'Atlantique vers le Pacifique. Le ministère français des Armées a ainsi chiffré des besoins qui vont au-delà de la loi de programmation militaire actuelle : trois frégates supplémentaires pour porter à 18 navires la flotte de bâtiments de surface de première catégorie, 20 à 30 Rafale supplémentaires…

3/ Les industriels sauront-ils absorber les nouvelles commandes ?

Pris à froid quand Emmanuel Macron a sonné le tocsin de l'économie de guerre, en 2022, les industriels ont subi un retard à l’allumage pour produire autant que les armées le souhaitaient afin de venir en aide en urgence à l’armée ukrainienne. Depuis, la situation semble en bonne voie de rétablissement. MBDA précise qu’il aura doublé cette année sa production de missiles par rapport à 2023. KNDS devrait produire une soixantaine de canons Caesar cette année contre 10 à 15 en moyenne en 2019 et 2021. Safran a quadruplé sa production de kits de propulsion et de guidage pour les bombes AASM du Rafale ces deux dernières années.

Les industriels sauront-ils absorber des commandes supplémentaires ? La plupart a consenti des investissements et des recrutements significatifs pour construire et staffer des nouvelles lignes de production. Ainsi MBDA avait annoncé un investissement de 2,5 milliards d’euros sur cinq ans pour ses usines en Europe. Dans son usine de Montluçon (Allier), Safran se dit en prêt, en cas de nouvelles commandes, à encore doubler dans les prochaines années sa production de kits de guidage des bombes AASM.

Mais cela ne se fera en un claquement de doigts. Longtemps habitués à produire en petite série, les industriels de la défense avanceront par paliers. Dassault Aviation estime par exemple qu’il lui faut environ un an pour faire monter toute sa chaine de sous-traitants, soit environ 500 entreprises, à la cadence supérieure – pour passer par exemple de 4 à 5 Rafale produits par mois.

4/ Les sous-traitants vont-ils tenir le choc ?

A vrai dire, l’inquiétude pour relever le défi de l’économie de guerre ne vient pas des neuf grands donneurs d’ordres (Airbus Defence & Space, ArianeGroup, Arquus, Dassault Aviation, MBDA, Naval Group, Safran, Thales, Thales Alenia Space) mais de leurs sous-traitants, critiques au succès de l’ensemble de la filière.

Chez le fabricant de missiles MBDA, la chaîne de sous-traitants compte pour 70% de la valeur ajoutée des missiles produits. Côté Dassault Aviation, le PDG Eric Trappier souligne qu’il suffit qu’une vis de 5 fasse défaut pour ne pas livrer un avion. Pour sa part, Thales indique travailler avec plus de 3800 ETI, PME et start-up pour fabriquer ses capteurs, ses radars...

Pour rappeler les donneurs d’ordre à leurs responsabilités vis-à-vis de leurs sous-traitants, la direction générale de l’Armement (DGA) les a incités à signer des conventions de bonne conduite à travers l’initiative PEPS (Plan en faveur des ETI, PME et start-up). Elle souhaite notamment que les grands industriels assurent à leurs partenaires les mêmes conditions contractuelles, de paiement et de visibilité dont ils bénéficient de la part de la DGA. «Quand nous faisons des contrats pour cinq ou sept ans avec les grands donneurs d’ordres, il n'est pas normal que ça se décline en contrat de six mois pour les sous-traitants», a récemment précisé Benoît Laroche de Roussane, directeur de l'industrie de défense à la DGA.

5/ Où en sont les rapprochements avec l’industrie automobile ?

Les industriels de l’armement misent sur des rapprochements avec les acteurs de l’industrie civile pour franchir un cap en matière de cadences. «Avec l’économie de guerre, si on veut profiter de l’innovation et des capacités de production et de massification, une des voies logiques et rationnelles, c’est se retourner vers le monde de l’industrie civile, notamment l’industrie automobile et pourquoi pas du téléphone portable», soulignait Walter Arnaud, sous-directeur du service des affaires industrielles et de l’intelligence économique à la DGA, à l’occasion du Paris Air Forum qui s’est tenu le 13 juin dernier..

Ces rapprochements ont déjà commencé, avec quelques résultats. Thales a ainsi recruté des experts de la production de l’industrie automobile pour augmenter la production de ses radars à Limours (Essonne). «On a changé le mindset des gens. On a embauché des experts venus de l’automobile pour optimiser nos process industriels, explique Hervé Dammann, directeur général adjoint de la division systèmes terrestres et aériens lors du Paris Air Forum. Grâce à ça et à nos investissements, on a divisé par trois le rythme de production et d’intégration des radars qui est passé de 60 jours à 20 jours en l’espace deux ans ».

Pour sa part, le fabricant de missile MBDA est en négociation avec un fabricant de l’industrie automobile pour la production en masse de son futur drone inspiré du Shahed iranien et présenté pour la première fois au dernier salon du Bourget. «L’idée est d’être en capacité de produire en masse ce type d’effecteurs, en milliers par mois», a précisé  Stéphane Reb, directeur des programmes du groupe et directeur général de la filiale française en amont du salon. Des cadences jamais vues par l’industriel. A titre de comparaison, l’an dernier, MBDA avait produit le 4000eme exemplaire de l'Exocet, son missile anti-navires vedette… issu d’un programme lancé dans les années 1970.

S’ils sont, après les armées, les principaux bénéficiaires des hausses des crédits de défense, les industriels de l’armement devront justifier de chaque euro de contrat attribué. «Ils devront produire encore davantage, plus vite, à moindre coût. La DGA y veillera strictement», a averti le président de la République dans son discours.

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