Des urubus déployant leurs longues ailes noires dessinent de grands cercles dans le ciel du centre spatial guyanais (CSG). Ces oiseaux, qui n’hésitent pas non plus à envahir les plages et les marchés de Guyane, ont une vue imprenable sur l'attraction qui s’est mise en place au petit matin du 24 avril : la verticalisation de la première Ariane 6 sur son pas de tir. «C’est historique et c’est une émotion forte, confie aux journalistes présents Pier Domenico Resta, responsable du système de lancement et de l'ingénierie d'Ariane 6 pour l'ESA (Agence spatiale européenne), qui travaille sur ce programme depuis bientôt dix ans. Ne soyez pas trop étonné si vous voyez autour de vous quelques larmes».
A quelques centaines de mètres du pas de tir, les équipes de l’industriel, mais aussi du CNES et de l’ESA, ne perdent pas non plus une miette du spectacle. La séquence est totalement inédite. Il ne s’agit plus d’une maquette de fusée mais bien de l’exemplaire qui devrait décoller à l’été prochain pour mettre une dizaine de microsatellites scientifiques et universitaires en orbite. Avec Ariane 6, le CSG a changé d’ère.
© ESA-CNES-ARIANESPACE-ArianeGroup / Optique vidéo du CSG Un assemblage à l'horizontale
Contrairement à Ariane 5, qui arrivait en position verticale sur son pas de tir, Ariane 6 effectue le trajet entre son site d’assemblage et le pas de tir en position allongée. Une nouvelle disposition qui s'avère plus pratique et plus sécurisée pour les techniciens, car ils n’ont pas à grimper sur des échafaudages pour accéder aux différentes parties du lanceur. C’est également plus économique d’un point de vue industriel.
«L’architecture et le design d’Ariane 6 ont été pensés totalement autrement par rapport à Ariane 5. Quand on est passé d’A4 à A5, on a recherché la performance et l’excellence technologique. Quand on est passé d’Ariane 5 à Ariane 6, on a pensé process industriels pour permettre une réduction drastique des coûts», explique Carine Leveau, directrice du transport spatial pour le CNES.

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Aucun détail n’a été oublié, jusqu’au serrage des 360 vis et boulons nécessaires pour joindre les étages de la fusée ! Sur Ariane 6, les techniciens sont équipés de clés dynamométriques connectées et les couples de serrage sont directement saisis dans l’outil informatique. De quoi éviter les ressaisies et les erreurs et gagner un temps précieux. Au final, la campagne de lancement sur le centre spatial sera considérablement réduite. «En processus de série, une campagne de lancement Ariane 6 sera réduite à 15 jours voire moins, contre une quarantaine de jours pour Ariane 5» se félicite le directeur des opérations d’ArianeGroup, Jens Franzeck.
Précautions à tous les étages
Au moment de sa verticalisation sur le pas de tir, la fusée n’est pas encore complète : seul l’étage principal équipé de son moteur Vulcain et l’étage supérieur sont assemblés. La manipulation de ce cylindre de plus de 40 mètres de long, de 5,4 m de diamètre et 38 tonnes nécessite de multiples précautions. «Cette opération de levage n’est pas anodine. Il y aura une quinzaine de mouvement successifs, verticaux et horizontaux, qui demandent des précautions particulières», prévient Franck Huiban, directeur des programmes civils d'ArianeGroup.
L’industriel s’est inspiré du procédé que les Américains utilisent depuis longtemps pour ériger leurs fusées Atlas. Au total, il faudra plus d’une heure pour faire passer le lanceur de sa position horizontale à la position verticale. La prochaine étape consiste à réaliser l’ensemble des branchements entre la fusée et son pas de tir, nécessaires à sa mise sous tension et au remplissage de ses réservoirs. Ensuite la fusée continuera d’être complétée. Les deux boosters arriveront les jours suivants et la coiffe avec sa charge utile seulement quelques jours avant le lancement.
Pour accueillir Ariane 6, le CSG a construit un pas de tir innovant équipé d’un imposant portique mobile. Entouré des pylônes de protection contre la foudre, il s’agit d’un bâtiment de 90 m de hauteur, aussi lourd que la tour Eiffel ! «C’est le plus grand portique mobile qui existe au monde», selon Carine Leveau, du CNES.
Les derniers jours avant le décollage, cette structure permettra aux techniciens d’accéder aux différents étages de la fusée pour établir l’ensemble des connexions électriques, électroniques et hydrauliques avec les installations au sol. Ce portique évite les allers-retours vers le bâtiment d’assemblage. «En cas d’anomalie sur un équipement pendant une chronologie, il suffit de remettre le portique sur le lanceur pour assurer la réparation. Cela prend quelques minutes. Sur Ariane 5, il fallait transférer le lanceur à son bâtiment d’assemblage, ce qui pouvait prendre plusieurs jours», rappelle l’experte du CNES.
Le vent plutôt que la clim
Cet outil mobile est également économique d’un point de vue environnemental : il ne nécessite aucune climatisation, le premier poste de dépense de fonctionnement des bâtiments sur le CSG. Il a en effet été orienté de telle manière que le vent, qui balaye la base en permanence d’ouest en est, entre par ses façades et assure une température convenable pour les opérateurs et le bon fonctionnement des équipements.
A environ 7 km de là, au sein du centre de contrôle de lancement, c’est une autre ambiance mais toujours le même objectif partagé : la réussite du premier tir d’Ariane 6. Dans une salle climatisée remplie d’une cinquantaine de postes de supervision, les quelques opérateurs visualisent sur un grand écran les opérations en cours sur le pas de tir.
Dans les jours qui viennent, ils testeront tous les branchements entre le lanceur et la base, soit environ une cinquantaine de connexions électriques et une dizaine de connexions fluidiques. «Nous ferons une répétition générale du lancement d’ici cinq semaines environ. Nous arrêterons la séquence juste avant l’allumage des moteurs», explique le responsable du centre.
Moins visible, le CSG a également lancé un chantier de modernisation de son outil informatique… qui date d’une vingtaine d’années. Le centre investit dans des nouveaux systèmes plus centralisés et des serveurs virtuels reconfigurables. A partir de 2026, les moyens informatiques seront capables d’être reconfigurés pour faire des tirs tous les trois jours, quel que soit le type de lanceurs.
La montée en cadence d’Ariane 6 est déjà programmée. Six vols sont planifiés en 2025, huit en 2026, et près d’une douzaine par an dans les années qui viennent. En métropole, aux Mureaux (Yvelines), la fabrication du cinquième exemplaire d’Ariane 6 a déjà été lancée. Le centre spatial guyanais et toute l’Europe spatiale s’impatientent de voir décoller leur nouveau lanceur.



