Au sommet spatial de Séville, à défaut de big bang, l’Europe sauve l'essentiel

La France, l’Italie et l’Allemagne se sont mis d’accord pour apporter une aide publique massive à Ariane 6 à partir de 2026 afin d'affronter la concurrence de SpaceX. En échange, le secteur spatial devra baisser ses prix et rentrer dans une logique économique et de compétitivité.

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Ariane 6 Kourou
Pour apporter de la visibilité industrielle à ArianeGroup, les états membres de l'ESA s'engagent à passer commande de quatre lancements Ariane 6 par an jusqu'en 2030.

Au bord du précipice, le réflexe de survie a fini par l’emporter. Réunis du 6 au 7 novembre à Séville, les pays membres de l’Agence spatiale européenne (ESA) ont trouvé un accord pour sauver l’Europe spatiale. «C’est un jour de succès pour l’espace en Europe. Je dirais même que c’est un jour historique car nous avons pris des décisions qui auront des effets importants pour le futur», s’est félicité Joseph Aschbacher, directeur général de l’ESA, à l'issue de la première journée du sommet spatial.

En effet, après des heures de négociations jusqu’au week-end précédent, la France, l’Allemagne et l’Italie, les trois plus importants contributeurs au budget spatial européen, ont fini par trouver un accord pour donner une chance à l’Europe spatiale de continuer d’avancer. Une prise de conscience salutaire alors que le continent se retrouve dans une situation catastrophique. L’Europe découvre en effet aujourd’hui qu’elle n’est plus capable d’envoyer des satellites dans l’espace par ses propres moyens et doit faire appel à SpaceX pour lancer ses satellites institutionnels. La raison : le dernier exemplaire d’Ariane 5 a été tiré en juillet dernier ; Ariane 6 qui devait lui succéder, cumule trois ans de retard sur son calendrier initial, et la petite fusée Vega-C conçue en Italie est clouée au sol après avoir connu deux lancements ratés …

340 millions d'euros annuels de subventions pour Ariane 6

Que prévoit précisément l’accord de Séville ? Il comporte trois volets. Le premier permet de gérer l’urgence en assurant la compétitivité d’Ariane 6 face à la concurrence internationale et notamment SpaceX. Comment ? A coup de subventions publiques massives. L’accord prévoit une aide de 340 millions d’euros par an à partir de 2026 pour équilibrer la différence entre les coûts et les revenus du lanceur. Bruno Le Maire, ministre français de l’Economie et en cela en charge des questions spatiales, y voit «une garantie pour l’équilibre économique d’Ariane 6 pour la décennie qui vient».

La France, premier contributeur au programme du lanceur européen, participera à hauteur de 55% de ce financement. Rien de honteux dans ce mécanisme de soutien selon le ministre. L’Europe ne ferait que se mettre au diapason de la concurrence mondiale. Selon lui, sans parler ni de la Chine ni de la Russie, même SpaceX bénéficie d’un soutien étatique massif de l’Etat américain. Si la société d’Elon Musk facture ses fusées à prix cassés sur le marché en concurrence, soit 50 millions d’euros par lancement, elle se rattrape largement en facturant ces mêmes fusées entre 150 et 200 millions de dollars pour ses clients américains. «Ce qui est évidemment une aide indirecte à SpaceX», pointe le ministre.

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Ce n’est pas le seul coup de pouce à Ariane 6 et à son maître d’œuvre industriel ArianeGroup. Les Etats européens s’engagent à passer commande de quatre fusées par an jusqu’en 2030. Grâce aux contrats complémentaires gagnés auprès de clients privés, cela garantit une charge et une visibilité industrielle de 42 lancements à ArianeGroup. En échange, les clients institutionnels réclament une baisse de 11% des prix à l’industriel.

Une concurrence pour favoriser les mini-lanceurs

La fusée assemblée en Italie Vega-C sera également soutenue mais dans une moindre mesure : les Etats européens apporteront au programme une aide publique de 21 millions d’euros par an et s’engagent à passer commande de trois lancements par an. Autre motif de satisfaction pour le gouvernement italien : Avio, son maître d’œuvre industriel de référence dans le secteur spatial, récupère la commercialisation de la fusée Vega-C au détriment d'Arianespace.

Le deuxième volet de l’accord de Séville aura des effets moins immédiats mais plus structurants. Les 22 membres de l’ESA se sont accordés pour favoriser une logique économique et de compétition sur le segment des lanceurs. «C’est un nouveau paradigme. L’agence va lancer une compétition sans prendre en compte la capacité d’emport des lanceurs. Nous demanderons aux industriels de proposer un service de lancement sans avoir à spécifier le lanceur», explique le directeur général de l’ESA. C’est la fin de la logique institutionnelle et de monopole qui prévaut dans ce domaine.

De quoi donner une chance à la nouvelle génération de mini-lanceurs… dont l’Allemagne s’est faite une spécialité. En poussant à cette évolution, Berlin espère ainsi favoriser ses champions nationaux comme Isar Aerospace et Rocket Factory Augsburg qui font partie des programmes les plus avancés dans ce segment en Europe. L’agence prévoit ainsi une aide jusqu’à 150 millions d’euros pour les projets de lanceurs les plus prometteurs.

Principal soutien de la filière de lanceurs lourds Ariane, la France doit-elle s’inquiéter ? Pas forcément, cette évolution a été anticipée. Le plan France 2030 a permis de dégager une enveloppe de 1,5 milliard d’euros pour inciter de nouveaux acteurs du spatial à développer des technologies attractives et économiques. Et de nombreux projets sont en lice dans le domaine des mini-lanceurs : Maia (ArianeGroup), Latitude, Sirius, HyPrSpace, Dark et Opus Aerospace.

Le vol habité, pas pour tout de suite

Le troisième volet concerne l’exploration spatiale. L’ESA entend favoriser le développement d’une offre de cargo spatial réutilisable «made in Europe» vers l’orbite basse. Un premier pas vers de l’exploration spatiale plus ambitieuse comme des prestations de cargo vers la lune ou Mars, et le transport d’un équipage. Selon sa nouvelle philosophie, l’agence mettra en concurrence plusieurs prestataires privés à travers un nouveau modèle d’achat de services. Les premiers ravitaillements pourraient intervenir en 2028.

«Ce véhicule de transport de fret pourrait ensuite évoluer vers une version habitée, et pourquoi pas desservir à terme d’autres destinations si les États membres en expriment le souhait », souligne le communiqué de l’ESA publié à l’occasion du sommet de Séville. Il faudra donc encore patienter avant qu’un astronaute européen puisse se passer d’un lanceur Soyouz ou d’une fusée SpaceX pour rejoindre l’ISS ou fouler le sol lunaire.

Sans les moyens ni l’ambition des Etats-Unis, sans la volonté politique et le dirigisme technologique de la Chine ou de la Russie, l’Europe, à Séville, a montré qu’elle restait une puissance spatiale, certes, mais de second rang.

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