Après l’invasion de l’Ukraine, pourquoi l’Europe va se réarmer

L’offensive militaire russe en Ukraine sonne comme un avertissement pour les Etats européens ayant baissé la garde dans le domaine de la défense. Parmi eux, l’Allemagne est la première à annoncer un investissement massif pour moderniser son armée. D’autres pays européens devraient suivre.

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Char armée de terre allemande
L'Allemagne va corriger des décennies de sous-investissement dans ses armées. La France en a déjà pris le chemin.

L’onde de choc liée à l’invasion de l’Ukraine par la Russie n’en est qu’à ses débuts. Sur le plan militaire, elle pourrait donner lieu à un réarmement généralisé de l’ensemble des pays européens comme le montre l’exemple allemand. « Le monde est entré dans une nouvelle ère », a indiqué le chancelier allemand Olaf Scholz le 27 février devant le Bundestag convoqué en séance exceptionnelle. Il a ainsi justifié un investissement exceptionnel de 100 milliards d’euros sur les prochaines années afin de réarmer la Bundeswehr. Du jamais vu dans un tel pays qui avait décidé, au sortir de la seconde guerre mondiale, de limiter ses ambitions militaires sur la scène internationale.

«Cet investissement va catapulter l’Allemagne au troisième rang des nations en termes de dépenses de défense sur le plan international, juste derrière les Etats-Unis et la Chine», selon l’experte en défense Madeline Wild pour le cabinet GlobalData.

Selon le cabinet, cela porterait le budget militaire de l’Allemagne à un total de 83,5 milliards de dollars en 2024, soit une hausse de 45% par rapport à 2021. Cela permettrait surtout à l’Allemagne de financer des pans entiers de la Bundeswehr qui avaient besoin d'une modernisation drastique après un sous-investissement criant. «Le domaine aérospatial recevra probablement un financement substantiel, car le processus de remplacement de la flotte des Tornado se poursuit et celle des Tigre et des NH-90 TTH de l'armée ont du mal à atteindre des niveaux de préparation bien supérieurs à 15 % », note encore l’analyste.

2% du PIB pour les dépenses militaires

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Mais la prise de conscience d’un réarmement devrait dépasser le simple cas de l’Allemagne. «L’offensive militaire russe en Ukraine sonne comme un rappel à l’ordre pour les Etats européens ayant baissé la garde dans le domaine de la défense et pour ceux ayant tardé à mettre à niveau les équipements de leurs forces armées», indique Hélène Masson, maître de recherche et responsable du pôle Défense & Industries pour la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) dans une note transmise à l’Usine Nouvelle. 

Selon la chercheuse, l’invasion de l’Ukraine va marquer un point de basculement pour les Etats européens limitrophes de la Russie et des rives de la mer Noire mais également de l’ensemble de l’Union européenne. «Depuis février 2022 et l’éclatement de la crise entre l’Ukraine et la Russie, le niveau d’ambition des Etats européens dans le domaine de la défense devrait s’en trouver nettement rehaussé, et les calendriers d’acquisition d’équipements de nouvelle génération accélérés », estime Hélène Masson. Selon elle, les actions agressives de la Russie constituent un puissant facteur d’augmentation des dépenses de défense.

Cela poussera-t-il les pays européens à suivre la norme de l’OTAN selon laquelle les Etats devraient consacrer 2% de leur PIB à leur budget militaire afin d’avoir une défense suffisante ? On est encore loin du compte. Selon l’agence européenne de défense, les 26 pays de l’Union européenne ont consacré 198 milliards d’euros en 2020 à leur défense, soit seulement 1,5% du PIB du continent. Ce chiffre cache toutefois de grandes disparités. Les pays baltes, en première ligne face à la Russie, dépassent la barre des 2% comme l’Estonie (2,3%), la Lettonie (2,2%), la Lituanie (2,1%). Par contre, à l’Ouest du continent, l’objectif n’est pas atteint. Parmi les pays dont l’effort budgétaire en faveur des armées est moindre, figurent le Portugal (1%), l’Italie (1,4%), les Pays-Bas (1,4%). Toutefois le cas de l’Allemagne, qui ne consacrait que 1,5% de sa richesse à son armée en 2020, montre que la situation peut évoluer très rapidement.

Un renouvellement de l'arsenal des troupes françaises...

Et quid de la France ? A force de relever régulièrement son budget de Défense depuis 2017, la France satisfait aux exigences de l’Otan, investissant en 2020 l’équivalent de 2% du PIB en dépenses militaires. La France a réhaussé son budget en faveur des armées de 1,7 milliard d’euros par an entre 2019 et 2022. En 2023, la marche est même plus haute puisque la loi de programmation militaire prévoit une augmentation de 3 milliards d'euros. Sur cette période, cela correspond à budget des armées de 39,6 milliards d’euros par an en moyenne.

De fait, de nouveaux équipements arrivent et vont continuer d'affluer dans les armées tricolores. Rien qu’en 2022, la  Marine nationale va bénéficier de l’entrée en service de son sous-marin nucléaire d’attaque de nouvelle génération, le Suffren ainsi que d’une huitième frégate dite multi-missions. Pour sa part, l’armée de l’Air et de l’Espace va réceptionner trois avions ravitailleurs MRTT et de nouveaux satellites d’écoute électromagnétique. L’armée de Terre n’est pas en reste. Récemment, à l’occasion de son déplacement à l’usine de Nexter à Roanne (Loire), le premier ministre Jean Castex a officialisé une nouvelle commande pour l’acquisition de 33 canons de type Caesar et 444 véhicules blindés.

... encore insuffisant ?

Toutefois, cet effort pourrait s’avérer encore insuffisant. Selon les récents travaux d’une mission d’information de l’Assemblée nationale, la France serait mal préparée à un conflit dit de haute intensité comme celui qui frappe l’Ukraine, où la supériorité aérienne est disputée, où les communications, même satellitaires, sont brouillées…Selon les rapporteurs, l’armée française ne dispose pas de suffisamment d’avions de chasse, d’avions de transport militaire, de frégates mais également d’équipages pour les piloter. Parmi les propositions des députés : la reconstitution des stocks de munitions, la poursuite du renouvellement des deux composantes de la dissuasion nucléaire, l’usage de robots et le développement d’une large gamme de systèmes de lutte anti-drones pour les forces terrestres et les forces aériennes…

Au-delà d’un effort national, les pays européens devraient s’entendre pour optimiser leurs dépenses en matière militaire. Et beaucoup de progrès restent à faire dans ce domaine : aujourd’hui, seulement 20% de leurs investissements sont réalisées à travers des programmes en coopération.

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