A peine descendu de l’escalator, la musique rythmée envahit l’un des halls flambants neufs de l’aéroport de Goa, inauguré en décembre 2022. Une dizaine de jeunes danseurs se lance alors dans une chorégraphie façon Bollywood. Impossible de rater ce comité d'accueil particulier pour Augustin de Romanet, le PDG du groupe ADP. Il faut dire que le patron français est en quelque sorte l'un des maîtres des lieux. L'aéroport indien, desservant une station balnéaire festive bien connue des touristes internationaux, constitue l’un des actifs détenus par l’entreprise française avec son partenaire local, GMR Airports.
A l’instar des géants français de l’aéronautique, tels qu’Airbus, Dassault Aviation et Safran, le groupe ADP compte profiter de l’ultra dynamique marché aéronautique indien. Un enthousiasme des grands groupes qui n’est pas sans rappeler l’engouement provoqué par la Chine il y a une vingtaine d’années. Pour s’attaquer à ce marché, l’entreprise française a fait l’acquisition en juillet 2020 de 49% de GME Airports, pour un montant de 1,3 milliard d’euros, un chiffre revu ensuite à la baisse de 10% en raison de la chute du trafic aérien provoqué par la pandémie. «Ce sont des métiers de souveraineté, il n’est pas idiot de laisser l’acteur local être majoritaire», soutient Augustin de Romanet. Ce qui permet au groupe ADP d’être aux manettes de quatre aéroports en Inde : Delhi, Hyderabad, où se trouve un cluster aéronautique, Goa et bientôt Bhogapuram, qui doit entrer en service en 2025. La concession de l’aéroport de Nagpur pourrait aussi être confirmée dans le courant de l’année.
70 nouveaux aéroports ouverts depuis 2018
Dans ce pays qui affiche un taux de croissance du PIB d’environ 8%, les aéroports poussent comme des champignons. Ils desservent des villes où le frénétique trafic routier reflète la folle croissance urbaine, les tuk tuk y disputant le pavé avec les voitures et les camions : pas moins de 70 aéroports ont été ouverts ces six dernières années. Une dynamique qui n’est pas près de s’essouffler, comme en témoigne la commande d’Air India à Airbus passée mi-février et portant sur 250 appareils. Un contrat avec Indigo de plusieurs centaines d'appareils pourrait bientôt être signé. Alors que la population indienne (plus de 1,4 milliard d'habitants) dépassera celle de la Chine dans le courant de l’année et que le trafic aérien est déjà en train de retrouver son niveau de 2019, le besoin est estimé à plus de 2210 avions dans les 20 prochaines années. La flotte actuelle frise les 600 avions en service. Il faut dire que seul 5% de la population indienne a déjà voyagé en avion, un taux de pénétration quatre fois plus faible qu’en Chine, et que la classe moyenne est en pleine expansion.
La priorité pour ADP: désendetter GMR Airports. Car le groupe indien a lancé, avant l’arrivée de son partenaire français, toute une série de chantiers, pour plus de 2,3 milliards d'euros, visant à faire bondir les capacités d’accueil des aéroports indiens du consortium de 90 à 150 millions de passagers. A Delhi, du haut de l'impressionnante tour de contrôle de l'aéroport, entre une nouvelle piste et un nouveau terminal, le chantier d'extension de capacités donne à voir le boom local du transport aérien. Ce qui explique une bonne partie de la dette de GMR Airports, qui s’élève à environ 3 milliards d’euros pour un chiffre d'affaires de 700 millions d'euros. ADP va devoir veiller à éviter les dérapage de coûts et à respecter les délais des travaux. Le groupe français compte mettre à profit son savoir-faire dans l'exploitation des aéroports, et en particulier en ce qui concerne les zones commerciales, pour tirer les revenus vers le haut. Les premiers dividendes ne sont pas attendus avant 2027/2028.

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Mars 2026
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Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
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Le défi de la digitalisation
Cette dette limite les marges de manœuvre du consortium pour se développer, au risque de se faire distancer par son concurrent local, le groupe Adani, alors qu’une nouvelle vague de privatisations de 25 aéroports pourrait bientôt être lancée. «Dans la première tranche de 13 aéroports, six ont des capacités comprises entre 3 et 4 millions de passagers», souligne Antoine Crombez, directeur général adjoint de GMR Airports. Le consortium, qui possède également trois aéroports aux Philippines, en Indonésie et en Grèce compte aussi faire son marché hors de l'Inde, visant en particulier l'aéroport de Djakarta (Indonésie). Alors qu'ADP possède 46% du gestionnaire turc TAV Airports, le groupe souhaite que l'international représente entre 40 et 50% de son résultat opérationnel en 2035, contre 24% aujourd'hui.
En Inde, au défi capacitaire s’ajoute celui de la modernisation des aéroports indiens. ADP veut jouer la carte de la digitalisation pour maximiser ses revenus. A Hyderabad, via son laboratoire de projets innovants Innovex, où l'on observe tous les codes d'aménagement liés à l'état d'esprit start-up, GMR Airports expérimente un outil d’optimisation des flux de passagers à partir du traitement d’image réalisée avec des caméras traditionnelles. ADP compte exporter son savoir-faire en matière d’optimisation et d'anticipation des flux de passagers et d’avions, comme c’est le cas à Paris-Charles de Gaulle, pour améliorer la gestion des files d'attente. Le programme national DigiYatra vise à généraliser dans le pays l’utilisation des données biométriques. ADP pourrait avoir les coudées plus franches qu’en France en la matière, la gestion des données y étant bien moins encadrée.
A plus long terme, c’est le défi de la décarbonation du transport aérien auquel devra s’atteler GMR Airports. «Nous avons en matière de décarbonation des perspectives très intéressantes avec l’Inde, suggère Bruno Le Maire. Nous devons porter le sujet en Inde comme nous le portons en France. Cela peut s’inscrire dans la stratégie zero carbone de ce pays prévue d’ici 2070. » Si cet enjeu reste encore peu visible, les lignes commencent à bouger. Un groupement a été constitué entre ADP, Airbus, Safran, TotalEnergies et Axens afin de mener une étude de faisabilité pour produire des carburants d’aviation durable (CAD, SAF en anglais) au niveau de l’aéroport d’Hyderabad. Les premiers résultats sont attendus courant 2023.
Safran, Airbus, Dassault bien ancrés en Inde
ADP s’inscrit dans cette percée récente opérée en Inde par l’industrie aéronautique française, d’autant plus désirée depuis le lancement de la politique "Make in India" lancée en 2014 par le premier ministre Narendra Modi. En juillet dernier, Safran dévoilait deux nouvelles usines de production de pièces aéronautiques à Hyderabad, pour un montant de plus de 200 millions d’euros. Et l’équipementier et motoriste, établit depuis 65 ans en Inde, projette d’en produire bientôt une troisième, dédiée à la maintenance. De son côté, Dassault Aviation s’est associé au groupe indien Reliance au sein d’une société commune dénommée DRAL, née de la commande de 36 Rafale signée en 2016. A Nagpur, l’avionneur français commence à produire des pièces pour son Falcon 2000.
Certains exemplaires de la version marine, l’Albatros, commandés par la Marine nationale française seront fabriqués en Inde, dans le cadre des compensations industrielles liées au contrat Rafale. Et alors qu’une commande de Rafale Marine pourrait être signée par l’Inde, l’hypothèse d’une future ligne d’assemblage de Rafale dans ce pays est toujours évoquée. Quant à Airbus, outre des sites existants dédiés à la formation et à la recherche, un site industriel pourrait vite voir le jour. Airbus Defence and Space et l’industriel Tata vont assembler 40 avions cargo C295. Le premier exemplaire doit en sortir en septembre 2026. Des grands donneurs d'ordre qui pourraient emmener dans leur sillon nombre de plus petites entreprises.
A Delhi (Inde), Olivier James



