Reportage

A Châteaubernard, Verallia fait entrer le verre dans une nouvelle ère

Leader européen de la production de pots et de bouteilles en verre, le français Verallia a inauguré, mardi 10 septembre, le premier four électrique destiné à l’emballage alimentaire. Une première mondiale qui permettra à l’usine de Chateaubernard (Charente) de réduire de 60% les émissions carbone de sa production de bouteilles en verre blanc.

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Four electrique Verallia à Chateaubernard
Présenté comme pilote, le four électrique installé dans l'usine de Chateaubernard (Charente) est dédié à la production de bouteilles de cognac et de spiritueux.

Cela fait 60 ans que les trois cheminées de la verrerie symbolisent l’histoire industrielle de Châteaubernard (Charente). Situé dans cette petite commune du Sud-Ouest de la France, le site est plus souvent rattaché au nom de la ville voisine de Cognac, où les célèbres maisons, Hennessy, Rémy Cointreau ou Martell embouteillent leurs précieux breuvages. Depuis avril, le propriétaire, Verallia, troisième producteur mondial de verre d’emballages alimentaires (bouteille et pot), y fabrique les bouteilles et carafes les moins carbonées du marché.

Cette performance est rendue possible grâce à un four électrique unique qui permet de réduire de 60% l'empreinte carbone du cognac et des spiritueux distribués dans le verre blanc et extra blanc de l'entreprise. «Nous sommes des pionniers, enorgueilli Patrice Lucas, le directeur général du groupe verrier. Aucun four avec cette capacité n’a jamais été mis en œuvre».

Les 3 cheminées de l'Usine Verallia à ChateaubernardFranck DUNOUAU
Les 3 cheminées de l'Usine Verallia à Chateaubernard Les 3 cheminées de l'Usine Verallia à Chateaubernard

Deux fours sont en activité dans l'usine Verallia de Châteaubernard.

Une fusion verticale

Développé par la société d’ingénierie Fives, l’appareil est le premier à produire jusqu’à 180 tonnes de verre par jour (300000 bouteilles environ). Deux fois plus que les fours électriques utilisés dans le monde du flaconnage. A l’intérieur de la salle de production, l’outil industriel siège comme un roi. Le carénage flirte avec le plafond de la salle de production où la température est élevée mais pas étouffante. Le groupe a profité de son installation pour améliorer la circulation de l’air, l’ergonomie des postes de travail et refaire le sol. Moderne, lumineuse, la zone tranche avec le reste de l’usine où deux autres fours à gaz (un à l’arrêt pour le verre blanc, l’autre pour le verre coloré pour le vin) illustrent l’ancien temps. Parmi les particularités du four de dernière génération, un process de fusion verticale sur 4 mètres de profondeur - et non horizontale comme c’est le cas avec les outils traditionnels - permet au sable, calcin, et autre calcaire d’atteindre une température de 1400° grâce à des électrodes.

Trois raisons ont joué en faveur du site charentais. Pierre-Henri Desportes, directeur général Verallia France, fait valoir «le savoir-faire technique des équipes sur place», «l’implication des clients», et surtout, «la disponibilité de l’énergie décarbonée». «Le réseau était existant», insiste le dirigeant. Un sérieux atout qui a permis au site de plus que doubler sa puissance électrique et d’atteindre 20 MW. Dans une France championne du nucléaire, le raccordement au réseau reste encore une gageure pour les industriels. «L’enjeu, c’est la distribution», indique le dirigeant qui s’interroge pour l’avenir des autres usines implantées en zone périurbaine. «Comment amener l’énergie décarbonée en masse dans les usines qui ne sont pas situées dans des grands hubs industriels à l’instar de Dunkerque ou Fos sur mer ?»

Verallia Chateaubernard - Paraison de verre issue du four électrique@Franck DUNOUAU
Verallia Chateaubernard - Paraison de verre issue du four électrique Verallia Chateaubernard - Paraison de verre issue du four électrique

La paraison de verre soufflée dans un moule devient une bouteille qui embouteillera du cognac ou des spiritueux.

63 fours hybrides ou électriques

Quatre ans de réflexion et de conception ont été nécessaires à la réalisation du projet. Un temps au cours duquel le montant de l’investissement a explosé. Ce dernier est passé de 35 à 57 millions d’euros sous l’effet de l’inflation. L’entreprise a pu compter sur l’aide publique. 13 millions d’euros lui ont été accordés par l’Etat via le dispositif France 2030, dont 3 millions d’euros qui seront versés pour un futur second four de même type. L’investissement stratégique traduit la volonté du groupe de réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Le process verrier est particulièrement énergivore. Le procédé de fusion est, à lui seul, responsable de 60% de son empreinte carbone. Engagé dans une réduction de ses émissions de 46% sur ses scopes 1 et 2 en 2030 (par rapport 2019), Verallia n’en a pas fini avec les travaux. «En 2040, nos 63 fours auront transité vers des technologies faiblement émissives», indique Romain Barral, directeur des opérations.

Verallia Chateaubernard - Deux lignes de bouteilles pour le cognac et les spiritueuxLaurent Rousselle
Verallia Chateaubernard - Deux lignes de bouteilles pour le cognac et les spiritueux Verallia Chateaubernard - Deux lignes de bouteilles pour le cognac et les spiritueux

Après le formage et l'étape de recuisson, les bouteilles sont examinées à la recherche de défaut.

Si l’énergie décarbonée illustre l’avenir du groupe verrier, le 100% électrique ne représente pas une fin en soi. En 2025, Verallia inaugurera à Saragoce (Espagne), un four utilisant une technologie hybride pour fondre le verre coloré. L’année suivante, près de Saint-Etienne, à Saint-Romain-le-Puy (Loire), un modèle de même type est prévu. «Ils seront alimentés à 80% en électricité, et à 20% au gaz», explique Romain Barral qui ajoute, «Les choix techniques dépendront de la situation de chaque usine et du marché final, verre blanc ou coloré». Les énergies de combustion sont, elles aussi, à l’étude. «On travaille sur différents biocombustibles comme le biofioul, le biogaz et même le syngas». Un projet développé avec l’entreprise Charwood Energy est d’ailleurs en réflexion pour ce dernier. Il permettra de remplacer une partie du gaz fossile par du gaz renouvelable. Un four fonctionnant à l’hydrogène vert pourrait aussi voir le jour sur un des sites allemands.

Site Verallia à Châteaubernard (Charente)Verallia
Site Verallia à Châteaubernard (Charente) Site Verallia à Châteaubernard (Charente)

Pionniers de l'électrification de l'emballage pour boisson, les salariés de l'usine expriment soulagement et fierté après plusieurs périodes de tension avec la direction de Verallia.

Retour d'expérience

À Châteaubernard, le four pilote poursuit sa montée en puissance. Les réglages continuent d’être affinés. «Nous allons apprendre», indique Pierre-Henri Desportes «On a décidé de se laisser du temps. On va réévaluer des points de design et des choix technologiques pour que le suivant soit plus efficace et moins cher». Un second appareil de même type devrait voir le jour courant 2027. Sur le site, les 287 employés expriment leur soulagement alors que le vignoble bordelais connait une crise sans précédent et que les ventes de cognac enregistrent un net recul. «Les fours doivent évoluer, sans cela, c’est notre industrie qui disparaîtra», redoute Dominique Spinali, délégué syndical CGT qui salue l’innovation. Après plusieurs années de bras de fer avec la direction sur les salaires et l’emploi, le courant est rarement aussi bien passé entre les salariés et la direction.

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